Déraciner

L’enracinement

racines

 

Il est un concept que l’on invoque à satiété dans les arts martiaux, surtout ceux dit « traditionnels », c’est celui d’enracinement. De même, on l’entend fréquemment dans les formations théâtrales, et je crois en danse. Comme souvent, chacun semble comprendre exactement de quoi il s’agit et quelles compétences le mot recouvre exactement. Il n’en est rien. Je me suis rendu compte qu’il était souvent mal compris, et pouvait même dans un sens être un frein à la progression.

Une compétence fondamentale…

L’enracinement est par définition une compétence statique. Je ne connais pas d’arbres qui marchent. L’image du roseau, qui « plie mais ne se rompt pas » chère à La Fontaine est belle et semble s’appliquer à merveille à nos arts martiaux. Mais est-ce vraiment le cas ?

Techniquement qu’est ce la capacité à s’enraciner ? Et en quoi est-elle utile à la pratique des arts martiaux ?

On peut d’abord définir l’enracinement comme l’action de « s’ancrer » dans le sol : laisser descendre son poids » vers le bas, se « faire lourd », « faire descendre le Qi ». etc. Cette action combinée au relâchement et au respect d’un certain nombre d’alignements, qui sont fondamentalement dictés par l’anatomie et la gravité, permet de développer dans le corps une sensation d’enracinement, de lourdeur rassurante. Il existe plusieurs méthodes assez claires qui permettent de travailler cette compétence, et à moins de recevoir des indications erronées (je pense par exemple à une des aberrations les plus répandues : l’idée saugrenue de s’enraciner par rétroversion forcée du bassin ), on peut assez rapidement l’acquérir. On notera d’ailleurs que cette intention vers le bas, vers le centre de la terre, s’équilibre par une intention ascendante équivalente.

Quel est son intérêt pour la pratique ?

Cette capacité va de pair avec celle du relâchement, elle est d’ailleurs une des méthodes possibles pour intégrer en soi ce relâchement, qui est lui-même un pré-requis incontournable à toute pratique « fine ». Donc pour résumer, la pratique de méthodes d’enracinement permet de développer le relâchement, et éventuellement vice-versa.

L’enracinement cultive aussi une sensation de stabilité psychologique, d’assise intérieure qui n’est pas à négliger, ni dans la pratique martiale, ni dans la vie quotidienne. Elle est elle aussi une conséquence du relâchement, qui permet un apaisement et un « équilibrage » de l’activité nerveuse et métabolique. Un processus bien connu notamment sous le nom de « réponse de relaxation », et qui est à l’œuvre dans les techniques de méditation de toutes origines et obédiences.

Sur le plan du travail avec partenaire, cet enracinement permet de recevoir une pression de l’extérieur sans perdre son « propre centre », dans la mesure ou l’actualisation des alignements et relâchements évoqués plus haut autorise à « laisser passer » cette pression à travers son corps, de la laisser s’écouler dans le sol. C’est là qu’interviennent notamment les fameuses « connections » dans le corps. Certains arts martiaux comportent beaucoup d’exercices destinés à « ouvrir  ces  portes » qui permettent la libre circulation des forces, pressions, et « souffles » divers (vous noterez les précautions sémantiques…), et à trouver le « chemin du sol ». Ces exercices sont importants, utiles, nombreux, et même indispensables pour affiner la conscience corporelle, tester les alignements, identifier et dissoudre les tensions. Cependant, si nous sommes là dans le registre des capacités fondamentales, nous ne sommes pas encore dans celui du « combat » à proprement parler. c’est justement à cette intersection, il me semble que peut s’enraciner la confusion.

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Dessins de vulgarisations illustrant l’enracinement, potentiellement source d’ambiguïtés

… mais pas une fin en soi

Les exercices, pratiques et tests évoqués plus haut sont réalisés dans un cadre connu : on teste, on ajuste, on affine, on teste à nouveau, etc. Comme tout ce à quoi on consacre du temps et de la concentration, on finit par devenir bon. La tentation est grande alors de s’enraciner…dans nos certitudes… et, une fois n’est ps coutume, de confondre le doigt et la lune.

La pratique du « combat » (là encore, j’y mets les guillemets d’usage : j’entends par là tout exercice d’affrontement à incertitude et pressions modérées à fortes) requiert avant tout, il me semble, de la mobilité. C’est donc à-priori tout le contraire de l’enracinement. En d’autres termes, l’enracinement n’est pas une stratégie sur laquelle compter en combat.

Je dis parfois à mes élèves, une fois qu’ils sont à l’aise avec quelques exercices d’ancrage, ou d’enracinement (je n’utilise d’ailleurs pas ces termes pour éviter les ambiguïtés) et quelques tests de structure : « c’est bien, vous savez être stables, vous sentez le sol, maintenant pour le combat, oubliez ça et faites le contraire ».

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Le maitre de Taijiquan Cheng Man Ching dans une de ses célèbres démonstrations d’enracinement

Le problème de l’enracinement en combat est qu’il freine énormément la mobilité, et qu’il ne permet pas de répondre efficacement à l’inconnu de ce qui va suivre. Toute racine constitue potentiellement un ancrage, donc un levier, et constitue donc un « cadeau » que l’on fait l’adversaire. On lui sert en quelques sortes, le chemin de nos racines sur un plateau. En Taiji, où les compétences « d’écoute » (Ting Jing) sont sensées être développées au plus haut niveau, on parle dans certains cercles de la « maladie du double poids », une notion qui donne lieu à d’interminables (et ennuyeuses) exégèses. Une compétence travaillée est d’ailleurs celle de « déraciner » l’adversaire (Ti fang ) Je m’en tiens donc à mon intuition bête et simple que c’est de cela qu’il s’agit : en prenant un appui trop lisible dans le sol (ou sur l’autre), on dévoile sa structure et on offre à l’adversaire un levier. Cela saute aux yeux dans les arts où la dimension « grappling » est prépondérante. Dans les arts de frappe ou les armes, la mobilité est essentielle, de même que la lecture d’intention, qui consiste à déceler à travers un ensemble de signes visibles ou non le point d’origine (la racine) du mouvement adverse. « Prendre le centre » est une expression que l’on entend au moins autant qu’ »enracinement », et recouvre à mon sens, globalement la même problématique. On pourrait résumer en disant que l’enracinement est une compétence fondamentale aux arts martiaux… sauf en combat.

Une fois identifié et distingué ce que l’on est sensé travailler dans tel ou tel exercice, la question se pose du « comment on s’entraîne ». Dans le cas qui nous occupe, l’élucidation du malentendu constitue déjà la moitié du travail. Il est fréquent que certains exercices « traditionnels » subissent des altérations ou des déplacements d’objectifs, qui les dépossèdent presque entièrement de leur substance, et donc de leur intérêt. Parfois, on se retrouve complètement à rebours du sens initial de l’exercice. Cela est particulièrement vrai pour les exercices dits « de base », ce qui est convenons-en, assez problématique…puisqu’il s’agit des bases, et particulièrement aussi dans les arts peu tournés vers le travail « libre » (troisième précaution sémantique). Et l’invocation de la « tradition » ne constitue en aucun cas une garantie.

S’efforcer de retrouver le(s) sens premier(s) des exercices, sans craindre de tout reprendre à zéro, quitte à voir s’effondrer les châteaux de cartes (somme toute assez peu stables) de nos certitudes enracinées. Travailler à s’alléger au moins autant qu’à s’alourdir. Chercher comment rendre « invisible » ses ancrages, voire à les éliminer. Chercher des racines en soi plutôt que sur un sol qui peut être glissant, irrégulier, encombré, ou se dérober sous nos pieds : juste quelques pistes pour clore ces élucubrations sauvages.

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Activités

 

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Cours hebdomadaire à Berrien (Ti ar Gouren) :

  • Jeudi soir de 19h à 21h : Taijiquan Sun et Bases du combat

Lieu : Ti ar Gouren (Berrien). Reprise le jeudi 14 septembre

Atelier mensuel (environ un samedi par mois) :

  • Xingyiquan, principes et stratégies des arts martiaux internes,
  • Bases du combat
  • Samedi 30 septembre
  • Samedi 21 octobre
  • samedi 16 décembre

Des stages exceptionnels :

Per Nyfelt (4 et 5 novembre 2017) à Huelgoat : Xingyiquan style Sun

Sean Wood : Avril 2018 : Poussées des mains Taijiquan / Projections et soumissions (JJB)

Mohammed Saiah : 19-20 mai 2018 :   Yi Jin Jing Qi-gong (+ révision Xingyi Neigong le samedi matin).

(Infos détaillées à venir au fur et à mesure)

Renseignements et inscriptions : 06.48.00.69.36 ou sur la page de liaison du blog

 

 

Stage de Xingyiquan avec Per Nyfelt

 

En collaboration avec Mohammed Saiah, enseignant à Nantes, nous invitons Per Nyfelt, pour un stage consacré au Xingyiquan de style Sun. Pour en savoir plus sur Per Nyfelt et son enseignement, vous pouvez visiter son site, qui fourmille d’informations !

Le week-end précédent, Per Nyfelt sera en stage à Nantes pour un séminaire consacré aux Fondations du Yang-Sheng.

Le site de Per Nyfelt : Sancai

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PROGRAMME :

– Révision rapide du Dao Yin et des Cinq Éléments

San Shou Pao. San Shou Pao est une forme à deux simple et fondamentale du Xingyi qui comporte de nombreuses variations.

Wu Xing Sheng Ke : Cet enchaînement montre comment fonctionnent en pratique les créations et destructions des Cinq Éléments.

Applications pratiques des Cinq Éléments : Étude de différentes façons d’utiliser les Cinq Éléments en réponse à différentes attaques. Nous aborderons les notions de Beidong Yongfa (application passive) et Zhudong Yongfa (application active), qui constituent des clés de compréhension pour l’application pratique des techniques d’arts martiaux internes.

Tui Shou : Les mains collantes du Xing Yi ont été développées par maître Wang Xiang Zhai qui créa sa propre version de Xing Yi appelée Yi Quan. elles diffèrent de celles du Taiji mais partagent les mêmes caractéristiques de coller, adhérer, relier et suivre. Les mains collantes du Xing Yi forment un excellent pont entre la pratique formelle des applications, les formes à deux, et le sparring libre.

Per Nyfelt (Suède) pratique les arts martiaux et les arts du Yang Sheng depuis plus de 40 ans. Il a étudié en Chine pendant plus de 10 ans, notamment avec Sun Jyan Yun, fille de Sun Lu Tang. Il enseigne le système complet de Sun Lu Tang (Xingyiquan, Baguazhang, Taijiquan et Yang Sheng) en Europe, aux Etats-Unis et en Chine.

Tarif : 150 euros

Ouvert à tous.

Renseignements et inscriptions : 06.48.00.69.36

pré-inscriptions individuelle stage Per Nyfelt

Mail pour les inscriptions : ercloarec@gmail.com

 

Tangible et intangible

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Ce mois-ci, je me rends compte que cela fait 28 ans pile que j’ai poussé la porte d’un dojo pour la première fois. Aucune gloire là dedans, juste des années qui passent, se succèdent. Parfois on se retourne et on mesure le chemin parcouru. Ou plutôt on demande comment mesurer ce chemin parcouru, car j’ai grand peine à en avoir une vision claire, à quantifier, à mesurer ce que je retire de tout ça, comme si le temps effaçait les traces au fur et à mesure. Que serais-je aujourd’hui si ma route n’avait croisé celle de l’Aikido ? Différent assurément. Mais en quoi ? Qu’est ce qui serait différent en moi ? Qu’est ce qui constitue cette expérience ? Jusqu’à quel point cette expérience est constitutive ‘de ce qui est moi aujourd’hui ? Mon parcours dans ce domaine est fait de périodes de dévotion totale et intense ‘à la pratique, entrecoupées de périodes de doutes, de pratique plus occasionnelle, de rejet aussi parfois et d’autres expériences. Un pratiquant banal en définitive. Mon parcours ne s’évalue donc pas en titres, grades, dans ou quoi que ce soit de ce genre. De même, si le nombre d’ années de pratique indiquait objectivement le niveau atteint, je serais probablement un grand maître ventru croulant sous les dans aujourd’hui. Et pourtant, une certaine lucidité m’oblige à reconnaître que je suis un pratiquant médiocre. Cette même lucidité m’oblige aussi à reconnaître que je n’ai pas non plus perdu  mon temps, et que je trouve toujours du sens à LA pratique, et à MA pratique. Les années de pratique sont là, inscrites dans la mémoire de mon corps. Je peux les sentir, les invoquer, retrouver des sensations qui ne sont plus celles d’aujourd’hui mais que je peux convoquer presque à volonté. Inscrites aussi les erreurs et les errances, les blessures physiques et les frustrations. Toute cette expérience pour une grande part impalpable est finalement le seul trésor qui nous reste. Avec les années, il peut sembler que ce trésor s’amenuise, car on laisse sur le bord de la route quantité de casseroles inutiles, de fantasmes plus ou moins assumés, quantité de gesticulations obsolètes. Ce qui reste, nos orientations de travail d’aujourd’hui, n’en a que plus de valeur. Les images ne manquent pas pour évoquer ce processus que nous connaissons tous : polir un miroir, débarrasser progressivement un diamant de sa gangue, le Travail en somme. Avec ce qu’il faut de détachement envers le résultat, le fruit de ses actes, comme l’enseigne la Baghavad Gita. Ce qui reste, aussi maigre que cela paraisse, devient peu à peu l’objet central de notre étude. Peu à peu, on essaye de se rapprocher du cœur de notre pratique, on cherche à la nommer, à lui donner un contour. Tâche paradoxale s’il en est : on se heurte à l’impossibilité de nommer l’intangible. Tentez l’expérience si le cœur vous en dit : définir en quelques mots les motivations profondes qui animent votre pratique. Tout en écrivant, je m’astreins à l’exercice et voici ce qui sort : La présence. La présence à soi, aux autres, au monde. La conscience : la conscience de plus en plus fine de mon corps, de ses mouvements internes et motivations secrètes, y compris les intarissables ruminations de mon esprit, les chevauchées fantastiques de mon imagination, les paresses déguisées et les petites lâchetés. « Connais-toi toi-même » en somme, aujourd’hui j’aurais envie de rajouter : « Et ne viens pas nous les briser avec tes états d’âme »…et encore « car les miens sont infiniment plus importants que les tiens à mes yeux ». Comment l’en dedans et l’au dehors de moi se rencontrent.

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J’en viens donc à l’objet de ce texte : il est une polarité avec laquelle je me débats depuis des années, mais qui vient seulement de m’apparaître dans toute sa simplicité : celle du tangible et de l’intangible.

Cette polarités s’incarne de multiples façons : que l’on insiste sur la nature guerrière, combative ou défensive des arts martiaux (si tant est que ces distinctions aient un sens), celle-ci exige des méthodes d’entraînement concrètes mettant le pratiquant en situations plus ou moins analogiques avec l’objet de son étude (en théorie du moins) : le combat. On attend alors d’une pratique qu’elle permette d’acquérir des capacités « réelles », tangibles, vérifiables, palpables, du latin tangibilis « que l’on peut toucher ». Il est légitime que les heures, les semaines, les années de pratique s’accumulant, le pratiquant soit en mesure de démontrer des aptitudes de plus en plus concrètes au combat. Il doit être possible et nécessaire de mesurer, d’évaluer l’acquisition de ces aptitudes. Il est tout aussi légitime d’être tenté de juger de la valeur d’un pratiquant à l’aune de ses capacités réelles. Mais cela pose pourtant immédiatement une cascade de questions : comment et sur quels critères s’opère ce jugement ? Et de quel réel parlons-nous ? De quelles capacités parlons-nous ? (voir « capacités martiales objectives »). Par ailleurs, il semble que plus on progresse/ avance dans la pratique, plus la part du visible s’amenuise tandis que les capacités « invisibles » se développent.

Dès lors, la question qui se pose est celle-ci : où se situent mon expérience, mes acquis, mon « historique de pratique ». Uniquement dans mes souvenirs ? Ma mémoire ? De quelle mémoire parle-t-on ? Est-elle stockée quelque part ? Et si oui sous quelle forme ?  Dans des boites, hermétiques les unes aux autres ? Sous la forme d’un gros bouillon de culture où flottent quelques agrégats de souvenirs ? Dans un fichier rangé par ordre alphabétique ? Chronologique ? Technique ? Où sous la forme plus intangible de réminiscences sensorielles plus ou moins ordonnées ? Bien sur, les sciences cognitives, les neurosciences ont probablement réponse à toutes ces questions, mais je m’en tiens pour l’heure à des questions simples à la manière d’un Candide qui m’amènera peut être à un énoncé plus personnel, plus proche de mon expérience, et donc plus utile.

Condensation progressive, évaporation du trop plein, affinement progressif, maturation. Beaucoup de choses restent grossières, mais des lignes s’affinent, de la densité et de la légèreté tout à la fois, on peut parfois sentir des lignes, voire un point unique, on peut parfois sentir des mouvements internes. On ne prend plus trop les vessies pour des lanternes. On n’a plus trop de certitudes et on apprend à apprivoiser cette « Bienheureuse insécurité », comme dirait Allan Watts.

Il semble que l’entraînement aux martiaux trouvent leur justification dans cette contradiction : Ancrée dans le réel, le tangible, la lutte des corps ou son évitement, la survie, la technicité, elle débouche d’elle même sur l’intangible, le non palpable, la sensation.

En forme de conclusion à cette digression boiteuse : Il est toujours utile de triturer un peu le sens des mots que l’on emploie, quitte à en retirer des déceptions ou au contraire, de ces petits satoris que la sémantique nous offre parfois. Ainsi en cherchant du coté du tangible et de l’intangible on trouve ceci (sur wikipedia)

Tangible :Du latin tangibilis (« qu’on peut toucher », « palpable ») dérivé du verbe tangere (« toucher »).

Intangible (qui échappe au sens du toucher, par extension qui doit rester intact, sacré, inviolé)

impondérable : Figuré) Élément spirituel, cause morale que l’on ne peut mesurer, préciser et dont l’effet peut néanmoins être puissant.

(Au masculin) Élément imprévisible qui a une influence sur le cours des événements.

Et comme j’aime bien les listes, je vous propose d’établir votre propre liste de choses tangibles et intangibles dans la pratique…

Stage exceptionnel de Xingyi Neigong

 

 

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Les pré-inscriptions pour le stage de Xingyi Neigong qui se tiendra les 10 et 11 juin à Berrien sont ouvertes. C’est avec un très grand plaisir que nous accueillerons Mohammed Saiah, enseignant  de Qi-Gong et Nei-Gong basé à Nantes. Mohammed possède une pratique très approfondie et passionnée des arts martiaux et arts de santé de Chine, doublé d’excellentes qualités de pédagogue. C’est donc une occasion exceptionnelle d’explorer en profondeur une pratique peu connue mais accessible à tous : Le Xingyi Neigong.

Le site de Mohammed Saiah : http://www.cours-qigong.fr/

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Le Xingyi Neigong c’est quoi?

Les arts martiaux chinois traditionnels possèdent de nombreux aspects : techniques de bases (Jibengong), formes (Tao Lu), exercices avec partenaires (TuiShou, etc), applications martiales, travail libre, armes, etc. Cependant, beaucoup d’entre eux sont construits sur une utilisation spécifique du corps, une « mécanique interne » qui leur est propre et qui se travaille dans des séries d’exercices plus ou moins complexes et qui constituent le « noyau » de la pratique : le Neigong. Ces exercices peuvent parfois être simples en apparence mais porteurs de nombreuses clés pour « libérer » le potentiel spécifique de l’art martial. Le rôle de l’intention (Yi), l’alignement postural, la conscience corporelle et les coordinations  y sont primordiaux. Ils sont souvent conçus également dans une double perspective martiale et prophylactique : Les mêmes mouvements agissent sur l’intégration des capacités martiales fondamentales et sur l’entretien fondamental de la vitalité. Enfin, si les méthodes de Neigong sont souvent associées spécifiquement à certaines traditions martiales, leur génie réside dans leur transférabilité. Il s’agit vraiment d’acquérir quelques outils précieux de « travail interne ». Le Xingyi Neigong est associé à l’art martial du Xing Yi Quan. Mais chacun peut expérimenter les effets positifs d’une pratique régulière pour lui-même, indépendamment du cadre particulier de l’art martial. Les 16 exercices du Xingyi Neigong que nous étudierons ont été codifiés par Wang Ji Wu, une figure majeure du Xingyiquan au 20ème siècle, qui était aussi praticien de médecine traditionnelle chinoise. Il compila ces exercices sur la base des anciens Dao Yin, qui visaient à renforcer le corps tout entier, pour ses élèves de Xingyiquan et ses patients.

L’ouvrage de Wang Ji Wu a fait l’objet d’une excellente traduction en anglais que l’on doit à Tim Cartmell et Dan Miller. Un de mes livres de chevet.

 

Le programme du stage :

  • Théorie fondamentale : les « 8 prérequis » du Xing Yi Chuan
  • Pratique posturale : San Ti Shi (courant Hebei)
  • Nei Gong en 16 mouvements de Wang Ji Wu

Fiche de préinscription à télécharger ici :pre-inscriptions-stage-xyng

4 questions, par Christophe Bertrand

C’est avec un très grand plaisir que je publie aujourd’hui le texte de Christophe Bertrand sur les quatre questions, rappelées ci-dessous. Christophe s’était lancé dans la rédaction de ce texte dès le début, mais n’y avait pas mis un point final jusqu’à récemment. Je suis vraiment très heureux que son texte ait finalement abouti ; D’abord parce que Christophe est un ami cher, dont j’apprécie la recherche, la pratique et la personnalité. Ensuite parce que son texte possède une qualité d’écriture et une sincérité qui me parlent tout particulièrement. Je ne vais pas épiloguer sur le sujet et je vous laisse à la lecture.

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Christophe enseigne le Taijiquan, le Taikiken et le Qi-gong à Lille.

Son site : http://www.karenza-web.com/

D’où parles tu ?
Connais toi toi même.
Les ancêtres et les morts.
Forger ses propres outils
D’où parles tu ?
Terre, France, en Touraine, un village de campagne.
J’ai 8 ans,
Ma soeur a un an. Cassée. Dans ma tête, une image de radiographie.
Un bassin quasiment parallèle à la colonne vertébrale, je n’arrive pas à finir l’image dans ma tête
parce que je ne comprends pas comment mettre les vertèbres.
Ce soir papa a du sang partout sur la tête quand il rentre. Il a cassé la voiture parce qu’il a raté le
portail.
J’ai 9 ans,
Mon école a fermé, je dois aller à la grande école de la ville. Je suis le plus petit là-bas, un costaud
me tape, me met la tête dans le sable ou je jouais. Et un autre arrive, il s’appelle Stéphane, il est
grand aussi, il l’attrape et ils se battent. Stéphane, il défend les petits.
Papa m’a emmené à son travail, l’autre jour. J’étais fier. Lui aussi je crois. Il y avait des grosses
machines, dans une grosse usine. Plein de camions devant.
Ce soir. En mangeant devant la télé, il grogne sur le patron, la paie, il se sert un verre, et ne dit plus
rien .
J’ai 10 ans,
L’hôpital, ma mère pleure à la portière de la voiture.
Ma soeur ne peut pas bouger, elle a ce drôle de plâtre jusqu’à la taille qui écarte les jambes.
Je joue dans ma forêt, je cours, je me perds.
Ce soir papa est couché dans la cour, la tête sur le gravier. Il fait noir. Je crois que je dois faire
quelque chose mais je ne sais pas quoi.
Connais toi toi même
J’ai 20 ans, Orléans, École des Beaux Arts
Je me bagarre avec mes feuilles. Je tremble et ça ne veut pas rentrer dans le carton à dessin.
Un membre du jury me regarde, un peu désolé.
« Et qu’est-ce que vous avez pensé de l’exposition de Bazaine le mois dernier »
« Heu.. Je ne l’ai pas vu »
« Ah… Vous ne pensez pas que vous auriez dû ? Vu votre travail. »
« Si si, c’est vrai »
« Vous savez, on ne peut rien faire de plus, nous. C’est à vous de vous positionner, de trouver vos
références et de travailler. Ça, ce n’est pas suffisant, avoir du potentiel, ça ne suffit pas ».
J’ai 21 ans, Orléans, quartier de l’Argonne.
La porte du gymnase s’ouvre. Lui, c’est Pascal, une tête ronde de boxeur, une démarche puissante,
un regard gentil. Il m’amène voir le professeur.
Le cours commence… Je rêvais de ça et je le vois. La puissance et la légèreté, les enchaînements
mystérieux, la joie du mouvement. Je veux ça aussi, bouger comme ça.
Des gars du quartier, 5 ou 6 sont venus « voir ». Ils chahutent et font du bruit. Mr Stoll élève la voix.
Une fois.
Ils s’en vont.
Tout, j’apprends tout, je connais tout, je m’entraîne sans arrêt, j’ai des carnets plein de notes. Et je
commence à changer.
J’ai 24 ans, Orléans, chez moi.
Je suis couché dans la cour, la tête sur le sol. Mes jambes brûlent, je ne tiens plus debout. La tête
tourne. Encore 50 répétitions à faire, je me relève. Je tombe. Je me relève.
Les vendredi soirs, on est au dojo, et c’est combat. Souvent j’ai mal au ventre, ou je suis fatigué.
Mais j’y vais en général, et puis finalement j’y vais toujours.
Les anciens sont tous là, je passe avec tous, chaque fois. Les coups de Pascal, comme des marteaux.
Fred, il bouge si vite, et je tombe, plié en deux. Mr Stoll, c’est comme heurter un train. Et puis je me
relève, et puis j’y retourne… Et à force, je fais avec la peur.
J’ai 28 ans, Orléans, l’usine.
Il est 2h30 du matin. Les machines tournent, un vacarme en rythme, on bosse bien aujourd’hui, on
devrait dépasser l’objectif. La radio chante fort, les gars ne parlent plus, portés par la cadence du
convoyeur et la fatigue.
Je me sens bien, tellement bien, à ma place, là, à alimenter le monstre mécanique, abruti par la
chaîne. Je pourrai rester, revenir tous les jours, sans fin.
Je rentre à 6h30, la nuit de travail terminée. Je ne dormirai pas aujourd’hui. L’estomac me brûle.
Tout mon corps refuse. Je ne sais pas ce que c’est, mais je n’en veux pas.
Les ancêtres et les morts
Mon grand-père n’était pas le père de mon père. Un type de passage. Ce qu’il a laissé, mon père l’a
bu jusqu’à la mort. Je n’en veux pas
Mon autre grand-père, un petit homme mesquin et violent. Il a battu femmes et enfants, jusqu’à les
briser. Ce qu’il a laissé… Je n’en veux pas.
J’ai 25 ans. Mon village, en Touraine
Mon père est mort il y a quelques jours. On retourne dans la maison de notre enfance. Vieille.
Humide. Une odeur rance. Nourriture moisie dans le frigo. Bouteilles vides. Sur la cheminée, de
vieilles photos de nous. Il habitait là mais ne vivait plus. Il buvait seulement.
Je traîne un peu pendant que mon frère monte dans notre chambre. Et puis j’y vais aussi, j’entre dans
la grande pièce vide, la lumière est épaisse de poussière, il est assis par terre. Il porte le vieux
manteau de notre père.
Je vais le garder son vieux manteau, le porter souvent. Et un jour, je ne le porterai plus.
Le corps cassé de ma soeur. C’est le corps entravé de ma mère, qui n’abandonne jamais, sa prison à
vie. Le corps bouffi de mon père, qui abandonne. Noyé dans l’alcool, désarticulé, détruit dans sa
voiture. Abandonner ou pas. Entravé ou écartelé.
Je dois avoir le choix. Il y a une autre voie.
J’ai 30 ans, Paris.
T. Sensei parle de son maître de Karaté. Il est mort il y a peu de temps. Il était célèbre et admiré,
mais à 70 ans à peine, il ne pouvait plus marcher, il fallait le porter.
« C’est ce que vous voulez ? Ou êtes vous prêts à transformer votre pratique pour vieillir et faire
votre chemin ? » On peut choisir et choisir c’est refuser.
Il y a un mouvement premier, un courant qui te pousse dans le dos. Tu l’accompagnes, adaptes toi.
Suivre la ligne, l’infléchir peut-être, la transformer parfois. Couler dans la courbe, maîtriser les
matrices, en lâchant, en coulant, en n’étant que le vent. Un murmure, un élan, appeler l’ouragan.
« Pas besoin de professeur, vous avez un miroir, un kata, et ça suffit. »
Il y a un grand miroir sur l’armoire de ma chambre. Je prends la posture, 20 mn, je me regarde. Je
fais mille coups de poing. Je me regarde. Je fais cinq cent coups de pieds. Je me regarde. Les heures
passent. Je ne tombe pas. Mon reflet me regarde, il va faire quelque chose, je ne sais pas quoi.
« Il faut savoir regarder, un véritable adepte peut voler une technique et se débrouiller »
Les bouquins s’accumulent au pied de mon lit. Mais ils me parlent moins que les gestes, les formes.
Les livres du corps.
J’ai 35 ans, Paris.
Dans le parc, pas loin de la Géode, il y a une grande dalle, avec un carrelage. Avec les bâtiments pas
loin, tout est orthogonal. Les 8 directions au sol, les 6 dans l’espace, les axes sont là.
J’y retrouve mon Taichi, et je me glisse dedans chaque jour. Un vêtement ancien, du solide. C’est lui
qui me porte, il suffit de lui faire confiance. Je fais les mêmes gestes chaque jour. L’espace
s’organise, le corps se forme, l’esprit se pose.
Et puis danser. Avaler l’air vivant, ouvrir le dos. Arrive l’ouragan des ancêtres. Il plante les pas
dans la terre, il parcourt le corps, il bondit, rebondit… Et la force sort en éclats joyeux…
Forger ses propres outils
Il y a toujours un endroit pour pratiquer. Les formes nous attendent, cachées dans l’espace, glissées
dans les trois dimensions. On ajoute la quatrième, temps, souffle, rythme… Et elles dansent pour
nous.
J’ai 39 ans, Lille.
La salle est vide, il fait nuit dehors. Personne n’est venu ce soir. J’ai bien vérifié mes flyers à
l’accueil, et mes affiches dans le quartier. Alors je m’entraîne, je fais les deux heures et le dôjô
existe.
Les gestes s’organisent dans l’espace et le temps.
Les exercices s’organisent entre eux, suivant des axes, des principes.
Mes carnets se remplissent de notes, de préparations de cours. La salle aussi, petit à petit, les gens
viennent.
J’ai 43 ans, Lille
Un samedi matin après le cours. Jade entre dans le dôjô.
« Papaaa, je veux faire le travail avec papaaaa ». Elle se jette sur les tapis, fait des galipettes. Elle
veut toujours faire du travail, avec les bâtons d’eskrima, ou sans rien, sur le tapis la tête en bas.
Chaque nouvelle acrobatie est importante, et il est interdit de la déranger, puisque c’est le travail.
J’ai 45 ans, Lille,
Qigong, taichi, taikiken, les cours s’enchaînent tous les jours, toute l’année, chaque année après
l’autre… je m’arrête pour manger, dormir… Je me dis qu’il faudrait arrêter, faire autre chose, je ne
peux plus m’entraîner ni me reposer, la fatigue s’accumule. Tout le corps me fait mal… Et puis il
lâche, je tombe, je me vois la tête sur le sol… Malade, fiévreux, mon corps impose le repos. Puis il
recommence doucement à bouger. Les formes sont toujours là, les courbes et les forces, cachées
dans les gestes, dormant dans les muscles, attendant de sortir.
Je regarde mes élèves. Il y a les anciens fatigués, les jeunes bagarreurs, les garçons doux et les filles
qui frappent fort, les habiles, et les maladroits… Mais il y a surtout ceux qui s’entraînent. Et ceux-là,
dans leurs corps, les formes, les courbes, les forces naissent, elles émergent.
Ni entravé, ni écartelé. Libre, danser dans l’ouragan des ancêtres…
Je n’arrêterai jamais.