Gare au Yogi (fiction)

De son enfance en Orient, Swami Sparadrananda ne parlait que rarement. De mauvaises langues disaient qu’il laissait ainsi à ses zélateurs le soin de lui coudre une biographie à leur convenance. Mais moi, qui le connaissais mieux que quiconque, je crois que c’était seulement par absence totale d’intérêt pour les choses passées. Il se laissait parfois aller, à la faveur d’une réminiscence fugace jaillie d’on ne sait où, à quelques évocations qui auraient pu passer pour de la nostalgie, n’eut été l’absence totale de manifestations émotionnelles qui caractérisait ces rares moments. En fait Swami Sparadrananda cultivait jusqu’à l’excès le détachement des vicissitudes de l’existence. L’attachement que nous portons à notre propre passé, que nous chérissons et polissons comme de vielles théières, l’énergie que nous dépensons à imaginer ce que sera demain, ou après demain, enfin un jour prochain, tout cela semblait n’avoir aucune prise sur Swami Sparadrananda, pour qui, comme il aimait à le répéter, seul le présent existait. Je l’avais connu plus de trente ans auparavant. Débarquant de nulle part, il avait d’abord avancé dans l’ombre, adhérant discret du club de cyclotourisme, il pédalait chaque dimanche avec les adeptes de la santé par la bicyclette. Il semble que c’est là qu’il fit ses premiers adeptes, vieilles filles énergiques aux mollets vigoureux, professeurs de technologie à la retraite, vendeuses en boulangerie, jeunes banquiers maigrelets… L’on s’amusait de compter parmi nous un authentique maître de sagesse orientale, que l’on pouvait observer à loisir lors des innombrables événements communaux. Chacun pouvait se rendre compte par lui-même à quel point c’était un homme comme tout le monde. L’immense sagesse et la réalisation du swami étaient totalement dépourvues de manifestations extérieures et seuls les esprits les plus cyniques du canton se seraient aventurés à appeler cela de la fadeur. A vrai dire, le sawmi n’était pas prosélyte pour un sou, et s’il se comptait des disciples parmi les citoyens, c’était à son corps défendant. Sans que l’on sut pourquoi, le brahmane attirait à lui les esprits avides d’ absolu et les plus nombreux assoiffés d’exotisme.

La commune bichonnait donc son saint hindou, en partie en raison de cette banalité rassurante que je viens d’évoquer, en en partie parce qu’il avait l’avantage d’être vivant. En effet, jusque là les derniers saints vivants aperçus sur le territoire de la commune remontaient à environ 1500 ans. Autant dire que le doute était permis quant à l’authenticité de leur sainteté, et quand bien même, quelques statues de granit ne suffisaient plus à assouvir l’appétit spirituel des paroissiens . Swami Sparadrananda faisait donc office de saint vivant, et, consécration ultime, jamais le curé intérimaire ne fit la moindre mention de l’hindou dans ses diatribes dominicales contre la corruption du monde d’aujourd’hui. Ce qui valait absolution et consécration tout à la fois. Il faut dire que le pauvre curé avait beaucoup à faire, qui célébrait jusqu’à vingt offices par semaine, sur par moins de neuf paroisses différentes. Autant dire que le service après-vente laissait à désirer.

En revanche, Swami Sparadrananda avait eu plus de difficulté à se faire accepter au sein du très laïc et vigilant conseil municipal. Il avait, à l’occasion d’un événement publique dont je n’ai plus le souvenir, laissé entendre qu’il serait heureux de prendre part à la vie de la commune en tant que conseiller. Avait suivie toute une obscure théorie sur la démocratie directe qui avait achevé de discréditer sa proposition aux yeux des édiles. Finalement, il ne dut son accession qu’au décès impromptu du doyen du Conseil. Assureur à la retraite, celui-ci nourrissait une passion dévorante pour l’aviation. Toutes ses économies passèrent dans l’obtention du précieux brevet de pilote. Il se rendait chaque semaine jusqu’à l’aéro-club pour voler une heure ou deux et son pécule fondit en moins d’une année. Renoncer à voler n’était pas une option envisageable : il dut se résoudre à entrer dans la clandestinité du travail au noir. Son statut d’élu de la République exigeait la plus grande prudence : Il devint donc jardinier furtif. Chaque jour de la semaine, il redoublait d’ingéniosité pour échapper à la surveillance citoyenne pour aller s’acquitter de tontes illicites. Ce qui devait arriver arriva : le furtif avait 80 ans passés et son bras n’était plus aussi leste : Un matin de mai, il glissa sur l’escabeau où il était perché et se trancha lui-même la gorge avec son taille-haie électrique. L’affaire fut étouffé dans l’œuf et le grand public ignora tout de cette tragédie du code du travail. Au sein du Conseil, cependant, chacun savait la vérité, mais personne ne se serait abaissé à l’évoquer à haute voix. C’est dans ce contexte de crise politique majeure que l’on prêta à nouveau attention aux velléités citoyennes de Swami Sparadrananda. Cela n’alla pas sans mal : Swami n’habitait la commune que depuis une quinzaine d’année, ce qui ne le qualifiait pas encore pleinement comme quelqu’un d’ici. Par ailleurs, son affiliation supposée à un culte païen ne plaidait pas en sa faveur et enfin son patronyme à consonance étrangère n’arrangeait rien à son cas. C’est à moi-même que Swami dut finalement son accession dans le saint des saints. Permettez que je braque les projecteurs sur ma personne le temps de quelques explications : J’étais alors un jeune élu idéaliste et par conséquent jugé bruyant mais peu dangereux par les vieilles barbes du conseil. Une sorte d’alibi, en quelques sortes. Lors des séances, on écoutait avec une indifférente bienveillance mes diatribes à propos de ceci ou de cela, mes plaidoyers pour une monde meilleur, ou contre l’euthanasie des chats errants. Il en fallait bien un comme moi. La mort du doyen avait laissée de nombreux dossiers en souffrance : on ne pouvait attendre les élections qui ne se tiendraient pas avant trois ans. L’époque était au désintérêt pour la chose publique et aucun candidat ne se manifesta. C’est alors que me revint en mémoire la proposition de Swami Sparadrananda, quelques mois plus tôt. J’en avisai alors le maire et les membres du conseil. Comme je l’ai dit plus tôt, cela n’alla pas sans résistances, mais l’époque était aussi à l’ouverture et nous finîmes par coopter l’hindou, à l’unanimité moins une (je reviendrai sur ce point précis). Histoire d’enfoncer le clou, je finis mon plaidoyer en rappelant au Conseil les mots gravés dans le granit au fronton de la mairie, que j’agrémentai de quelques phrases de grands hommes patentés. Je faillis même verser une larme tant je fus ému par mes propres paroles. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que Swami entra au conseil et que j’en vins à mieux le connaître. Les dossiers laissés inachevés par le vieil assureur furent redistribués entre les jeunes recrues du Conseil, histoire qu’il se fassent les dents. On en profita pour me retirer de la commission « chats errants » pour me propulser vers la très controversée « commission culture, animations, et quinzaine commerciale », avec la charge de chaperonner l’hindou. Sur l’action du saint homme au sein de la commission, et du conseil général, il y a peu à dire. Il était l’incarnation vivante de ce qu’il prêchait : notamment la pratique de « l’absence dans la présence », comme la définissait ses disciples. Les conseils se passaient donc ainsi sans que l’on sache vraiment s’il était là : qu’on le cherche du regard et on s’apercevait qu’il était assis à coté de nous depuis deux heures. Une expérience troublante à laquelle nous finîmes tous par nous habituer. Certains finirent même par affubler swami du peu flatteur sobriquet de « le meuble ». Mais cela n’était le fait que des plus cyniques d’entre nous, qui n’étaient pas légion.

Les années passaient, presque identiques les unes aux autres. Contre toute attente Swami Sparadrananda avait quand même réussi à faire sa place, et pour tout ce qui concernait l’organisation de la fête foraine, qui se tenait invariablement la deuxième de juillet, c’était lui l’homme incontournable. Son ataraxie proverbiale faisait merveille auprès des forains, rudes citoyens d’ordinaire prompts à l’emportement, et qui devenaient à son contact plus doux que des agneaux. Ce phénomène n’échappa pas au reste du conseil municipal, qui voyait toujours venir la fête foraine avec une certaine nervosité : la présence de ces étrangers sur le sol de la commune, au plus fort de la saison touristique, ne manquait jamais de raviver chez certains quelques vieux refrains d’avant la République, ainsi que les coutumes qui les accompagnent, et qui n’ont que peu à voir avec la charité chrétienne. Durant la période de la fête foraine, on pouvait voir Swami déambuler discrètement dans les allées, trimbalant sa présence absente de baraques en attractions foraines. Il s’octroyait généralement un tour de chaque manège pendant la durée de la fête foraine, pas plus. Et les étés se succédant selon le même enchaînement immuable que les années, on n’eut plus à déplorer le moindre incident d’aucune sorte tout le temps que s’exerça sa bienveillance tutélaire. La fête foraine devint même un événement attendu par tous. La vie du conseil et de la commune en général se trouva comme apaisée par l’influence du bienheureux et il semblait à tous que le chaos du monde se rendait enfin à la raison et à la légitime aspiration à l’ordre qui animait notre riante cité.

Les choses prirent pourtant un tour moins harmonieux avec l’arrivée d’un second saint homme. S’il est connu que nul n’est prophète en son pays, deux prophètes pour un pays aussi petit que le nôtre, même assoiffé d’absolu, c’était au moins un de trop. Il était arrivé peu de temps avant la fête foraine. A la différence de Swami, celui-ci était du pays. Quant à son nom, je ne m’en souviens plus, car dès le premier jour, il demanda à ce qu’on ne l’appelât que Yogi Guy, Je crois me souvenir que son patronyme était tellement local – du genre qu’on verrait sans ciller inscrit au fronton d’un pépiniériste, qu’on ne peut lui en vouloir de lui avoir préféré quelque chose de plus exotique : Une entreprise dédiée au commerce spirituel se doit d’avoir un nom bien pensé. En effet, à la différence de Swami Sparanandra, dont l’influence se bornait à apaiser les alentours par sa seule présence, une sorte de saint en creux en quelques sortes, Yogi Guy n’avait pas été long à révéler la teneur prosélyte de son sacerdoce. Non qu’il voulut convertir la terre entière à son culte païen, dont on d’ailleurs devinait qu’il puisait aux mêmes sources que son rival, mais il insistait en plus pour qu’on l’écoute. Des esprits cyniques auraient pu dire qu’il voulait par dessus tout qu’on l’aimât, et qu’on crut en lui plus qu’en soi-même. Quelques citoyens éclairés, dont certains membres éminents du conseil municipal, s’attelèrent sans délai à démasquer l’orgueilleux, mais celui-ci s’y entendait pour esbrouffer son monde…Il était passé maître dans l’art de faire parler de lui, d’apparaître en toutes occasions, de porter secours à tous, particulièrement quand on ne lui avait rien demandé. Bien entendu, Il affichait le détachement flegmatique que requérait son statut, avec peut-être un supplément de grandiloquence qui le distinguait de son homologue hindou. Ce qui avait pour effet de le faire passer aux yeux du plus grand nombre pour plus hindou que l’hindou lui-même. Il ne rechignait pas à partager d’innombrables anecdotes autobiographiques, avec un saint mépris pour la concordance des temps et des faits qui ne semblait pas poser de problème à sa -chaque jour plus abondante- audience. On se souvient de cette journée d’été, au plus fort de la fête foraine, qui vit les deux saints hommes se croiser par hasard devant le stand de tir aux ballons. J’y étais, moi qui vous parle, et je fus témoin de cette occurrence. Le temps sembla ralentir et s’étirer tandis que les deux hommes se jaugeaient sans se regarder. Ils n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, et l’intensité de leur présence absente figea pour quelques instants cette scène dans l ‘éternité Aujourd’hui, je la revois comme si je venais de la vivre, le silence de plomb, la glace à la fraise dégoulinant dans ma manche, les manèges fonctionnant au ralenti. Tous les citoyens présents ce jour-là pourraient témoigner de ce maléfice hindou, mais, doutant qu’aucun ne s’y aventure, j’assumerai seule la relation de cet épisode.

Quoi qu’il en soit, à la suite de ce qui s’apparenta à un bras de fer d’indifférence entre les deux yogis,

la vie de la commune ne retrouva jamais vraiment le calme. Une sourde tension agitait les habitants, jusqu’au conseil municipal, où Yogi Guy, usant de son magnétisme, avait réussi à se faire une place de choix. D’aucun le voyaient déjà briguer la fonction suprême, et c’était une hypothèse plausible, car à la différence de son rival, il était, comme je l’ai déjà dit, du pays. Ses accoutrements exotiques, son paganisme avéré et l’extravagance de son patronyme n’y changeait rien : il était en pleine ascension. La résistance s’organisa et je dois avouer modestement que je n’y fus pas pour rien. Derrière l’étendard de Swami Sparadrananda, nous fûmes une poignée, négligeable mais déterminée, à nous opposer aux visées du yogi d’opérette.

Il savait y faire, car avant l’été suivant, la quasi totalité de la commune, et pire encore, du Conseil municipal, était acquis aux chimères de Yogi Guy. Même le curé intérimaire finit par remarquer que quelque chose clochait, et l’évêché en fut aussitôt alerté. Ce qui ne fit hélas pas grande différence, car que peut encore un évêque dans un monde sécularisé, abandonné par le saint esprit? Les suppôts de Yogi Guy osèrent même solliciter l’usage de l’église pour y tenir des classes d’un Yoga douteux, et pour tout dire, non dénué de connotations sexuelles. L’évêque refusa bien sûr, et s’en trouva pour un temps réconforté sur la réalité de son rôle et son pouvoir. Qu’à cela ne tienne, la fièvre idolâtre se répandit partout, et l’on vit bientôt de grotesques images de dieux païens à tête d’éléphant orner les

vitrines des maison autrefois respectables, défiant de leur couleurs criardes tout à la fois les saintes phrases républicaines et les vieux saints granitiques qui s’en trouvèrent revigorés.

Swami Sparadrananda, pour sa part, n’avait pas vraiment changé ses habitudes, et même, ne semblait pas le moins du monde affecté par la tournure des événements. L’ hindouisation galopante à l’œuvre sur le territoire ne provoqua pas en lui les sursauts patriotiques auxquels on eut été en droit de s’attendre. La présence d’un rival, qui plus est zélateur du même culte que lui, ne l’émouvait pas davantage, à tel point que les derniers esprits éclairés du canton finirent par comprendre que nous étions en présence d’une rivalité unilatérale. Si Yogi Guy montrait les dents à la moindre évocation de Sparadrananda, sans se départir bien sur d’une affabilité de façade, l’hindou authentique n’avait en revanche jamais manifesté la plus petite once d’hostilité à l’égard de l’autre. Je m’avancerai même à dire et je vous demanderai de pardonner cet écart de langage, qu’il s’en foutait comme d’une guigne.

Leur présence conjointe au conseil municipal donnait lieu à de fantasques séances. Non qu’ils brillassent pas leur implication dans les différents dossiers que nous avions à traiter, mais leur simple présence suffisait justement à détourner le conseil de ses travaux. Sparadrananda était là, pareil à un meuble. Sa présence n’était pas sans rappeler le son de la mer qu’on écoute dans un coquillage. En plus silencieux. De son coté, Yogi Guy déployait d’invisibles mais bien réels effort pour se hisser au degré d’apathie de son rival. Avec force respirations sonores, bourdons et litanies, il se composait un masque de sagesse hiératique, dont la ressemblance avec les œuvres les plus abouties de la statuaire khmère frôlait la perfection. Si bien qu’on ne pouvait faire abstraction de sa

transparence tant elle suintait l’intentionnalité.

Finalement, la tenue des débats municipaux eux mêmes finit par faire les frais de la sourde guerre des yogis. Les élus de la République eux-mêmes, toutes tendances confondues, détournaient leur attention des budgets en déployant des trésors d’ingéniosité dans l’art de faire semblant d’être là, pour épier du coin de l’œil l’évolution des hostilités. On n’avait pas vu tel manque de sérieux dans la vie politique depuis les dernières heures glorieuses de l’internationale footbalistique, quelques années auparavant. Et les couloirs de la mairie ne résonnaient que de pronostics absurdes et d’interprétations hasardeuses des moindres raclements de gorge des yogis. Une fois n’est pas coutume, il semblât que je fus le seul élu à m’offusquer d’une telle dérive. J’essayai bien d’en toucher un mot à mon ami hindou, qui bailla en se grattant le derrière, ce qui constituait, convenons-en, une manifestation patente d’indifférence qui laissait peu de place au doute. Je pris donc ma décision, un soir de juin. Je sollicitai le lendemain même une entrevue avec le magistrat suprême de la commune, en insistant bien sur le caractère vital de la question. Il me reçut séance tenante, dans le grand salon capitonné, d’ordinaire réservé aux visites préfectorales et aux mariages de rejetons de notables. Je jetais un œil fugace au portrait officiel du président, qui nous observait de son regard affable et ferme à la fois, et me lançai dans une plaidoirie désespérée qui m’émut moi-même aux larmes. Le maire m’écouta sans ciller jusqu’au bout, joignit les mains en soupirant longuement, fit quelques variations de moues pénétrées dont certaines complètement inédites, se massa les tempes en fermant les yeux, comme nous l’avait enseigné d’office Yogi Guy lors des séances matinales de relaxation énergétique qu’il nous infligeait bénévolement chaque jeudi. Un frisson glacé me parcourut l’échine à l’idée que notre maire fut peut-être, lui aussi, un dévot caché du yogi de pacotille, ourdissant à hindouiser complètement notre cité. J’en étais là de mes tergiversations quand enfin il prit la parole.Il affirma avec gravité que la meilleure chose à faire était probablement de consulter madame Trousseau.

Madame Trousseau était une sorte d’ermite archiviste comme sait en produire la fonction publique : elle quittait rarement le sous-sol de la mairie, où elle s’employait depuis des temps immémoriaux à des tâches ésotériques liées à la littérature administrative de la commune. Nul gadget numérique ou même cathodique n’avait jamais franchi le seuil de son antre, et pour tout dire, peu d’entre les élus y avaient jamais mis les pieds, si bien qu’on l’avait tout bonnement pratiquement oubliée. A l’exception du maire qui, dépositaire des secrets occultes de la Maison, se rappela qu’on avait déjà fait appel à Madame Trousseau par le passé pour une délicate affaire que la décence m’oblige à passer sous silence. Bref, loin des turpitudes du monde d’en haut, Madame Trousseau possédait la clé de notre problème. Sans attendre, nous empruntâmes l’escalier des service qui mène à la cave. Nous errâmes de longues minutes dans la pénombre, longeant les rayonnages de mémoire endormie, avant de remarquer la lueur vacillante d’une lampe à huile, éclairant la face crapaudine de Madame Trousseau. Nous ne pûmes réprimer tous deux un frisson poli au spectacle de la laideur de l’archiviste, et je louai secrètement la clairvoyance de la fonction publique pour avoir su escamoter de la société civile pareille abomination en la confinant à cette fonction recluse, du reste fort méritoire. Je du couper court mes réflexions car nous entrâmes sans attendre dans le vif du sujet. L’heure était grave, et la dame semblait nous attendre, car il était seize heures passé, et elle nous fit comprendre qu’elle n’avait pas que ça à faire. Après les formules d’usage, nous exposâmes à la Pythie le motif de notre visite. Elle écouta attentivement en bavant abondamment sur la table jusqu’à ce que le maire achève son exposé des faits. Puis elle retira ses lunettes, révélant de beaux yeux fatigués qu’elle frotta quelques instant, tout en épongeant discrètement ses bavures et parla. Rien de méchant, dit elle en substance. La république en avait vu d’autres et de bien plus coriaces. Ce n’était pas deux yogis d’opérette qui allait faire vaciller l’ordre social, un gourou en chasse un autre, il y aurait toujours des zigotos pour s’émoustiller devant le premier gogo enturbanné de service, toutes chapelles confondues. On pouvait aussi bien les laisser faire leur simagrées de fakirs que ça ne lui faisait ni chaud ni froid. On pouvait aussi bien les mettre à se castagner dans une cage à la foire qu’elle dépenserait pas un centime pour voir ça. Bon. Je dois dire que l’oracle m’inspira des sentiments mitigés. Certes, avec de tels propos, on ne risquait pas la pénurie de laïcité. Mais je dois reconnaître que l’espace d’un instant je me demandai si la réputation de l’archiviste n’était pas légèrement surfaite. Et puis, tandis que nous remontions les marches vers la lumière, après avoir pris congé de la créature, l’idée me vint.

Le temps de reprendre pied dans la lumière, et malgré l’heure tardive, je m’empressai d’en parler au maire. Un combat. Nous allions organiser un combat entre les deux yogis, dont l’issue distinguerait à coup sur le bon grain de l’ivraie, l’authentique de l’usurpateur. A l’instar de ce qui se pratiquait au moyen-âge, où l’on remettait parfois le dernier mot d’un litige à la providence de Dieu, à ceci près qu’en l’affaire qui nous occupe, c’est la Providence républicaine qui serait à l’œuvre, cela va sans dire. Et quel événement plus approprié que la fête foraine qui se tiendrait dans quelques mois pour un tel projet ?

Le maire eut l’air d’hésiter et c’est bien normal. Le rôle d’un élu de la République était-il d’organiser des combats clandestins ? Qui plus est entre deux hommes de foi ? Il fit les cent pas quelques minutes en jetant des coups d’œil au portrait présidentiel, et me susurra enfin : On y va. Vous avez le feu vert. Mais si vous êtes démasqué, je ne pourrai pas vous couvrir. Il jeta un coup d’œil dans la rue en entrouvrant le rideau. Cette conversation n’a jamais eu lieu. Vous sortirez par la porte de derrière. Je me dis qu’il en faisait peut être un peu trop dans le registre, mais je lui chuchotai à mon tour de chauds remerciements, lui promit de l’informer avec la plus grande discrétion de l’avancée du projet « Y2 », un nom qui me vint comme ça, et m’en fus par la porte de derrière, ourdir un complot dont on se souviendrait longtemps dans les annales du bulletin municipal.

La nuit suivante, ivre de camomille, je restai éveillé, tournant en rond dans ma cuisine comme un tigre du Bengale affamé. j’échafaudai fiévreusement une cabale sans faille qui précipiterait la chute de l’imposteur. Certes il n’était pas question de trahir la confiance que le maire avait mise en moi, mais ma détermination obéissait aussi à des motifs moins républicains que je ne me cachais plus : Ce yogi d’opérette commençait à me les briser menu avec ses sermons sur la montagne à deux roupies. Rien ne m’horripilait plus que les grands airs de sagesse que se donnaient les religieux de tous poils, et si j’avais appris à me composer un masque de tolérance laïque et républicaine de bon aloi, en mon for intérieur je n’en pensais pas moins. Je ne laissai rien au hasard, et au petit matin, je me couchai épuisé mais déterminé à attendre patiemment l’heure du jugement. Au cours des quelques semaines qui précédèrent le jour fatidique, je fis profil bas. Quant il arrivait que mon regard croisa celui du maire, nous jouions l’un et l’autre à la perfection la comédie de l’indifférence. Nul dans la commune, n’aurait pu soupçonner ce qui se tramait dans l’ombre. Chaque jour, Yogi Guy renchérissait de sagesse visqueuse et de bonté capiteuse, et jour après jour, le nombre de ses zélateurs béats semblait s’accroître. Il ne se passait pas un matin sans qu’un citoyen me poignarde d’un « Namasté » dégoulinant de béatitude et les fleurs du cimetière elles-mêmes semblaient faner sur leur passage.

Il était temps que la vengeance s’accomplisse, et le moment choisi finit par arriver : La fête foraine annuelle, qui avait remplacé les festivités des comices agricoles. C’était en ce jour hautement symbolique que j’avais prévu d’agir.

Les forains arrivèrent sans se presser, du lundi au jeudi, éparpillant leurs caravanes selon une logique cachée qu’un regard moins éclairé que nous aurait pu qualifier de bordélique. La place de la Mairie résonnait de coups de masses et de jurons idiomatiques d’origines non contrôlées, tandis que dès l’aube, l’air d’ordinaire si … ordinaire se chargeait d’ effluves grasses, salées et sucrées qui collaient aux vêtements et aux surfaces asphaltées plus sûrement que la mélasse. Chacun sentirait donc la frite sucrée le temps de la foire, et il n’y avait rien à ajouter à cela. L’apothéose de mon plan devait se produire le samedi après midi, quand la fête battrait son plein, exactement à l’heure de la renverse où les familles vaseuses, en overdose de pommes d’amour et de tourniquets rentreraient en somnolant donner le bain à leurs rejetons pleins de sucre, et qu’arriveraient en vrombissant les gros bras enhardis par la bière qui prendraient d’assaut les autos tamponneuses. Un joyeux chaos qui conviendrait à merveille à mes desseins.

Sous le prétexte fallacieux de l’inauguration d’un nouveau train fantôme, j’avais convoqué le conseil municipal au complet à la cérémonie, qui devait s’achever – j’en avais convenu avec Cliti, l’heureux propriétaire du manège, par une « visite » en wagon où les deux yogis seraient habilement embarqués ensemble. Usant de crédits municipaux spéciaux et confidentiels alloués par le maire, j’avais échafaudé avec Cliti, qui n’était pas manchot en matière de farces et attrapes, un tour d’un genre un peu spécial.

Tout se déroula comme prévu. Le soleil brilla, les glaces à l’italienne dégoulinèrent sans faillir entre les doigts crasseux des enfants, l’ire attendue des mères sourcilleuses marqua le rappel des troupes vers cinq heures et demi. On s’entassa dans les voitures en bredouillant des rots glucosés, dans le bourdonnement des mobylettes trafiquées des Hells Angels du village d’à coté qui venaient faire le coup de poing et trousser la gueuse vernaculaire. Le Conseil municipal au complet se fraya un chemin dans la kermesse en souriant jaune, pressé d’en finir. En tête de cortège, Yogi Guy éclipsait de sa présence le maire lui-même, et où qu’il porta le regard, le conseil regardait. Swami Sparadrananda était déjà là depuis plusieurs heures, déambulant comme à son habitude d’un manège à l’autre. On se réunit devant le train fantôme flambant neuf, devant lequel j’avais déployé -peut-être en avais-je fait un peu trop- une banderole tricolore que couperait en temps voulu l’un ou l’autre des édiles.

Les wagons déboulèrent sans préavis en cahotant et se rangèrent l’un derrière l’autre devant les membres du Conseil qui se décomposaient à vue d’œil à l’idée de faire un voyage en wagon fantôme. Je me souvins que les magistrats n’étaient pas réputés pour leur goût du saugrenu et je ne pus réprimer un sourire en pensant que d’ici peu, ils devraient en être définitivement sevrés. On monta dans les wagons sans se presser, dans un chaos qui n’était qu’apparent, Cliti jouant à la perfection son rôle de placier soucieux de la sécurité de chacun. Il savait instiller l’inquiétude en quelques mots bien choisis, de sorte que, quand le sifflet du départ retentissait, chacun partait avec, chevillée aux tripes la sourde angoisse d’un possible voyage sans retour.

Le maire coupa le ruban, on monta dans les wagons. Les deux yogis furent habilement placés dans le même wagon, non sans quelques réticences de la part de yogi Guy, dont je soupçonnais qu’il aurait préféré monter avec la jeune stagiaire de l’État Civil. Je montai avec eux conformément à mon plan. Sparadrananda semblait s’amuser comme un fou, un sourire béat s’étirant d’une oreille à l’autre.

Lorsque tout le monde fut assis et ceinturé, on procéda aux recommandations d’usage : interdiction absolue, sous quelque prétexte que ce soit, de se lever, ou de quitter le wagon. La caravane s’ébranla et les wagons s’engouffrèrent dans la gueule de l’enfer, constellée de dents sanguinolentes.

Nous avions convenu avec Cliti que les membres honorables du Conseil suivraient le parcours classique comprenant dans les grandes lignes : rires sardoniques, toiles d’araignées dans les cheveux, squelette s’éjectant de son cercueil, palpation des mollets, sabres frôlant les cheveux.

Les deux yogis auraient droit à un traitement spécial, j’avais donné carte blanche à Cliti pour l’organisation. Je m’étais placé face aux yogis et je tentai dès les premières secondes de déchiffrer à travers la pénombre les réactions des saints hommes. Swami ne se départissait pas de son sourire béat, mais Yogi Guy montra dès les premières minutes des signes de nervosité manifeste. Un virage, un zombie prit d’assaut notre wagonnet, et plus rien.

Je me réveillai le lundi suivant dans une chambre d’hôpital. Un parfum entêtant de fleurs fraîchement coupées mêlé d’exhalaisons antiseptiques m’inonda instantanément les sinus, me vrillant le crâne d’une migraine tenace. Il me fallut quelques heures d’un demi sommeil agité peuplé de zombies à trompes d’éléphants pour retrouver dans les grandes lignes le fil des événements du samedi, mais ce n’est que le jour suivant, avec la visite matinale du maire, que j’appris le dénouement de cette sombre cabale, qui avait failli me coûter la raison. Ma qualité de fonctionnaire assermenté de la République m’oblige ici à laisser quelques zones du récit dans l’ombre pour n’en brosser que les grandes lignes. Je compte aussi sur cette saine réserve pour préserver les résidus de dignité qui me restent. L’assaut du zombie faisait donc partie du traitement spécial concocté par Cliti. Aux dires du maire, l’apparition aurait provoqué en moi une terreur panique inexplicable. je me serais levé en agitant les bras, et en hurlant comme un damné dans le wagonnet lancé à toute allure. Le pauvre zombie lui-même aurait été pris de terreur en me voyant, et serait tombé du manège, lui occasionnant une fracture du bassin. Quant à moi, ma tête aurait heurté une dent de vampire en béton, provoquant la perte de connaissance et la bosse qui m’avaient conduit jusqu’à cette chambre d’hôpital. Les deux yogis m’auraient alors prodigué les premiers soins, ainsi qu’au zombie fracturé, en attendant les pompiers. Soit. Je n’avais pas de raison particulière de douter de la version du maire, bien qu’il en coûte à mon amour propre de le reconnaître. Il faut savoir reconnaître un fiasco quand il se présente. Personne ne soupçonna jamais les sombres menées qui avait conduit à ces événements. Et jamais nous n’en reparlâmes avec le maire. D’autant plus que l’affaire avait finalement aboutie à un épilogue surprenant : le lendemain de l’accident, tandis que les forains s’activaient à démonter les manèges, Swami Sparadrananda revint sur les lieux s’enquérir du zombie machiniste au bassin cassé. Il trouva un Cliti fort embarrassé d’avoir perdu un de ses meilleurs éléments. Swami proposa donc ses services et fut accoutré sans délai d’un bleu de chauffe et d’une clé à molette. Le lundi matin, quelques citoyens matinaux le virent s’éloigner en camion dans les vapeurs de gazoil et de barbapapa. Yogi Guy sévit encore quelques mois dans la commune, mais on sentait bien que la fascination avait fait son temps. Au printemps suivant, avec les beaux jours et le coupe du monde de football, toute trace d’ hindouisation avait disparue du territoire. Le pompiste garda longtemps en vitrine une affiche jaunie de Krishna jouant de la flûte à une biche, jaunie par le soleil, mais c’était à peu près tout. Quand nous eûmes la visite de deux agents du fisc à la mairie, venus poser des questions sur Francis Narquois, alias Yogi Guy, nous sûmes qu’il ne se passerait pas longtemps avant qu’il s’évanouisse dans la nature. Quant à moi, un peu ébranlé par l’affaire je dois bien le dire, je repris momentanément mes fonctions au Conseil municipal, avant qu’une opportunité de carrière inespérée ne s’offre à moi. Madame Trousseau avait en effet passé l’arme à gauche. On avait trouvé son corps momifié assis à son bureau, lunettes sur le nez, stylo à la main, signant son propre acte de décès. Elle avait manifestement choisi l’heure de sa mort. Je vis là un signe du destin et proposai de la remplacer dans l’ingrate mais ô combien indispensable fonction d’archiviste municipal.

Auteur : Erwan Cloarec

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