Déraciner

L’enracinement

racines

 

Il est un concept que l’on invoque à satiété dans les arts martiaux, surtout ceux dit « traditionnels », c’est celui d’enracinement. De même, on l’entend fréquemment dans les formations théâtrales, et je crois en danse. Comme souvent, chacun semble comprendre exactement de quoi il s’agit et quelles compétences le mot recouvre exactement. Il n’en est rien. Je me suis rendu compte qu’il était souvent mal compris, et pouvait même dans un sens être un frein à la progression.

Une compétence fondamentale…

L’enracinement est par définition une compétence statique. Je ne connais pas d’arbres qui marchent. L’image du roseau, qui « plie mais ne se rompt pas » chère à La Fontaine est belle et semble s’appliquer à merveille à nos arts martiaux. Mais est-ce vraiment le cas ?

Techniquement qu’est ce la capacité à s’enraciner ? Et en quoi est-elle utile à la pratique des arts martiaux ?

On peut d’abord définir l’enracinement comme l’action de « s’ancrer » dans le sol : laisser descendre son poids » vers le bas, se « faire lourd », « faire descendre le Qi ». etc. Cette action combinée au relâchement et au respect d’un certain nombre d’alignements, qui sont fondamentalement dictés par l’anatomie et la gravité, permet de développer dans le corps une sensation d’enracinement, de lourdeur rassurante. Il existe plusieurs méthodes assez claires qui permettent de travailler cette compétence, et à moins de recevoir des indications erronées (je pense par exemple à une des aberrations les plus répandues : l’idée saugrenue de s’enraciner par rétroversion forcée du bassin ), on peut assez rapidement l’acquérir. On notera d’ailleurs que cette intention vers le bas, vers le centre de la terre, s’équilibre par une intention ascendante équivalente.

Quel est son intérêt pour la pratique ?

Cette capacité va de pair avec celle du relâchement, elle est d’ailleurs une des méthodes possibles pour intégrer en soi ce relâchement, qui est lui-même un pré-requis incontournable à toute pratique « fine ». Donc pour résumer, la pratique de méthodes d’enracinement permet de développer le relâchement, et éventuellement vice-versa.

L’enracinement cultive aussi une sensation de stabilité psychologique, d’assise intérieure qui n’est pas à négliger, ni dans la pratique martiale, ni dans la vie quotidienne. Elle est elle aussi une conséquence du relâchement, qui permet un apaisement et un « équilibrage » de l’activité nerveuse et métabolique. Un processus bien connu notamment sous le nom de « réponse de relaxation », et qui est à l’œuvre dans les techniques de méditation de toutes origines et obédiences.

Sur le plan du travail avec partenaire, cet enracinement permet de recevoir une pression de l’extérieur sans perdre son « propre centre », dans la mesure ou l’actualisation des alignements et relâchements évoqués plus haut autorise à « laisser passer » cette pression à travers son corps, de la laisser s’écouler dans le sol. C’est là qu’interviennent notamment les fameuses « connections » dans le corps. Certains arts martiaux comportent beaucoup d’exercices destinés à « ouvrir  ces  portes » qui permettent la libre circulation des forces, pressions, et « souffles » divers (vous noterez les précautions sémantiques…), et à trouver le « chemin du sol ». Ces exercices sont importants, utiles, nombreux, et même indispensables pour affiner la conscience corporelle, tester les alignements, identifier et dissoudre les tensions. Cependant, si nous sommes là dans le registre des capacités fondamentales, nous ne sommes pas encore dans celui du « combat » à proprement parler. c’est justement à cette intersection, il me semble que peut s’enraciner la confusion.

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Dessins de vulgarisations illustrant l’enracinement, potentiellement source d’ambiguïtés

… mais pas une fin en soi

Les exercices, pratiques et tests évoqués plus haut sont réalisés dans un cadre connu : on teste, on ajuste, on affine, on teste à nouveau, etc. Comme tout ce à quoi on consacre du temps et de la concentration, on finit par devenir bon. La tentation est grande alors de s’enraciner…dans nos certitudes… et, une fois n’est ps coutume, de confondre le doigt et la lune.

La pratique du « combat » (là encore, j’y mets les guillemets d’usage : j’entends par là tout exercice d’affrontement à incertitude et pressions modérées à fortes) requiert avant tout, il me semble, de la mobilité. C’est donc à-priori tout le contraire de l’enracinement. En d’autres termes, l’enracinement n’est pas une stratégie sur laquelle compter en combat.

Je dis parfois à mes élèves, une fois qu’ils sont à l’aise avec quelques exercices d’ancrage, ou d’enracinement (je n’utilise d’ailleurs pas ces termes pour éviter les ambiguïtés) et quelques tests de structure : « c’est bien, vous savez être stables, vous sentez le sol, maintenant pour le combat, oubliez ça et faites le contraire ».

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Le maitre de Taijiquan Cheng Man Ching dans une de ses célèbres démonstrations d’enracinement

Le problème de l’enracinement en combat est qu’il freine énormément la mobilité, et qu’il ne permet pas de répondre efficacement à l’inconnu de ce qui va suivre. Toute racine constitue potentiellement un ancrage, donc un levier, et constitue donc un « cadeau » que l’on fait l’adversaire. On lui sert en quelques sortes, le chemin de nos racines sur un plateau. En Taiji, où les compétences « d’écoute » (Ting Jing) sont sensées être développées au plus haut niveau, on parle dans certains cercles de la « maladie du double poids », une notion qui donne lieu à d’interminables (et ennuyeuses) exégèses. Une compétence travaillée est d’ailleurs celle de « déraciner » l’adversaire (Ti fang ) Je m’en tiens donc à mon intuition bête et simple que c’est de cela qu’il s’agit : en prenant un appui trop lisible dans le sol (ou sur l’autre), on dévoile sa structure et on offre à l’adversaire un levier. Cela saute aux yeux dans les arts où la dimension « grappling » est prépondérante. Dans les arts de frappe ou les armes, la mobilité est essentielle, de même que la lecture d’intention, qui consiste à déceler à travers un ensemble de signes visibles ou non le point d’origine (la racine) du mouvement adverse. « Prendre le centre » est une expression que l’on entend au moins autant qu’ »enracinement », et recouvre à mon sens, globalement la même problématique. On pourrait résumer en disant que l’enracinement est une compétence fondamentale aux arts martiaux… sauf en combat.

Une fois identifié et distingué ce que l’on est sensé travailler dans tel ou tel exercice, la question se pose du « comment on s’entraîne ». Dans le cas qui nous occupe, l’élucidation du malentendu constitue déjà la moitié du travail. Il est fréquent que certains exercices « traditionnels » subissent des altérations ou des déplacements d’objectifs, qui les dépossèdent presque entièrement de leur substance, et donc de leur intérêt. Parfois, on se retrouve complètement à rebours du sens initial de l’exercice. Cela est particulièrement vrai pour les exercices dits « de base », ce qui est convenons-en, assez problématique…puisqu’il s’agit des bases, et particulièrement aussi dans les arts peu tournés vers le travail « libre » (troisième précaution sémantique). Et l’invocation de la « tradition » ne constitue en aucun cas une garantie.

S’efforcer de retrouver le(s) sens premier(s) des exercices, sans craindre de tout reprendre à zéro, quitte à voir s’effondrer les châteaux de cartes (somme toute assez peu stables) de nos certitudes enracinées. Travailler à s’alléger au moins autant qu’à s’alourdir. Chercher comment rendre « invisible » ses ancrages, voire à les éliminer. Chercher des racines en soi plutôt que sur un sol qui peut être glissant, irrégulier, encombré, ou se dérober sous nos pieds : juste quelques pistes pour clore ces élucubrations sauvages.

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2 réflexions sur “Déraciner

  1. NEDELEC Claude

    D’ailleurs de plus en plus d’écoles abandonnent le terme « d’enracinement »…..et comme le ying dans le yang et inversement, « l’enracinement » ne trouve son efficacité que si il est lié à la mobilité….et inversement, enfin dans les applications….

  2. Ping : A lire en octobre 2017 – NicoBudo

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