Tangible et intangible

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Ce mois-ci, je me rends compte que cela fait 28 ans pile que j’ai poussé la porte d’un dojo pour la première fois. Aucune gloire là dedans, juste des années qui passent, se succèdent. Parfois on se retourne et on mesure le chemin parcouru. Ou plutôt on demande comment mesurer ce chemin parcouru, car j’ai grand peine à en avoir une vision claire, à quantifier, à mesurer ce que je retire de tout ça, comme si le temps effaçait les traces au fur et à mesure. Que serais-je aujourd’hui si ma route n’avait croisé celle de l’Aikido ? Différent assurément. Mais en quoi ? Qu’est ce qui serait différent en moi ? Qu’est ce qui constitue cette expérience ? Jusqu’à quel point cette expérience est constitutive ‘de ce qui est moi aujourd’hui ? Mon parcours dans ce domaine est fait de périodes de dévotion totale et intense ‘à la pratique, entrecoupées de périodes de doutes, de pratique plus occasionnelle, de rejet aussi parfois et d’autres expériences. Un pratiquant banal en définitive. Mon parcours ne s’évalue donc pas en titres, grades, dans ou quoi que ce soit de ce genre. De même, si le nombre d’ années de pratique indiquait objectivement le niveau atteint, je serais probablement un grand maître ventru croulant sous les dans aujourd’hui. Et pourtant, une certaine lucidité m’oblige à reconnaître que je suis un pratiquant médiocre. Cette même lucidité m’oblige aussi à reconnaître que je n’ai pas non plus perdu  mon temps, et que je trouve toujours du sens à LA pratique, et à MA pratique. Les années de pratique sont là, inscrites dans la mémoire de mon corps. Je peux les sentir, les invoquer, retrouver des sensations qui ne sont plus celles d’aujourd’hui mais que je peux convoquer presque à volonté. Inscrites aussi les erreurs et les errances, les blessures physiques et les frustrations. Toute cette expérience pour une grande part impalpable est finalement le seul trésor qui nous reste. Avec les années, il peut sembler que ce trésor s’amenuise, car on laisse sur le bord de la route quantité de casseroles inutiles, de fantasmes plus ou moins assumés, quantité de gesticulations obsolètes. Ce qui reste, nos orientations de travail d’aujourd’hui, n’en a que plus de valeur. Les images ne manquent pas pour évoquer ce processus que nous connaissons tous : polir un miroir, débarrasser progressivement un diamant de sa gangue, le Travail en somme. Avec ce qu’il faut de détachement envers le résultat, le fruit de ses actes, comme l’enseigne la Baghavad Gita. Ce qui reste, aussi maigre que cela paraisse, devient peu à peu l’objet central de notre étude. Peu à peu, on essaye de se rapprocher du cœur de notre pratique, on cherche à la nommer, à lui donner un contour. Tâche paradoxale s’il en est : on se heurte à l’impossibilité de nommer l’intangible. Tentez l’expérience si le cœur vous en dit : définir en quelques mots les motivations profondes qui animent votre pratique. Tout en écrivant, je m’astreins à l’exercice et voici ce qui sort : La présence. La présence à soi, aux autres, au monde. La conscience : la conscience de plus en plus fine de mon corps, de ses mouvements internes et motivations secrètes, y compris les intarissables ruminations de mon esprit, les chevauchées fantastiques de mon imagination, les paresses déguisées et les petites lâchetés. « Connais-toi toi-même » en somme, aujourd’hui j’aurais envie de rajouter : « Et ne viens pas nous les briser avec tes états d’âme »…et encore « car les miens sont infiniment plus importants que les tiens à mes yeux ». Comment l’en dedans et l’au dehors de moi se rencontrent.

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J’en viens donc à l’objet de ce texte : il est une polarité avec laquelle je me débats depuis des années, mais qui vient seulement de m’apparaître dans toute sa simplicité : celle du tangible et de l’intangible.

Cette polarités s’incarne de multiples façons : que l’on insiste sur la nature guerrière, combative ou défensive des arts martiaux (si tant est que ces distinctions aient un sens), celle-ci exige des méthodes d’entraînement concrètes mettant le pratiquant en situations plus ou moins analogiques avec l’objet de son étude (en théorie du moins) : le combat. On attend alors d’une pratique qu’elle permette d’acquérir des capacités « réelles », tangibles, vérifiables, palpables, du latin tangibilis « que l’on peut toucher ». Il est légitime que les heures, les semaines, les années de pratique s’accumulant, le pratiquant soit en mesure de démontrer des aptitudes de plus en plus concrètes au combat. Il doit être possible et nécessaire de mesurer, d’évaluer l’acquisition de ces aptitudes. Il est tout aussi légitime d’être tenté de juger de la valeur d’un pratiquant à l’aune de ses capacités réelles. Mais cela pose pourtant immédiatement une cascade de questions : comment et sur quels critères s’opère ce jugement ? Et de quel réel parlons-nous ? De quelles capacités parlons-nous ? (voir « capacités martiales objectives »). Par ailleurs, il semble que plus on progresse/ avance dans la pratique, plus la part du visible s’amenuise tandis que les capacités « invisibles » se développent.

Dès lors, la question qui se pose est celle-ci : où se situent mon expérience, mes acquis, mon « historique de pratique ». Uniquement dans mes souvenirs ? Ma mémoire ? De quelle mémoire parle-t-on ? Est-elle stockée quelque part ? Et si oui sous quelle forme ?  Dans des boites, hermétiques les unes aux autres ? Sous la forme d’un gros bouillon de culture où flottent quelques agrégats de souvenirs ? Dans un fichier rangé par ordre alphabétique ? Chronologique ? Technique ? Où sous la forme plus intangible de réminiscences sensorielles plus ou moins ordonnées ? Bien sur, les sciences cognitives, les neurosciences ont probablement réponse à toutes ces questions, mais je m’en tiens pour l’heure à des questions simples à la manière d’un Candide qui m’amènera peut être à un énoncé plus personnel, plus proche de mon expérience, et donc plus utile.

Condensation progressive, évaporation du trop plein, affinement progressif, maturation. Beaucoup de choses restent grossières, mais des lignes s’affinent, de la densité et de la légèreté tout à la fois, on peut parfois sentir des lignes, voire un point unique, on peut parfois sentir des mouvements internes. On ne prend plus trop les vessies pour des lanternes. On n’a plus trop de certitudes et on apprend à apprivoiser cette « Bienheureuse insécurité », comme dirait Allan Watts.

Il semble que l’entraînement aux martiaux trouvent leur justification dans cette contradiction : Ancrée dans le réel, le tangible, la lutte des corps ou son évitement, la survie, la technicité, elle débouche d’elle même sur l’intangible, le non palpable, la sensation.

En forme de conclusion à cette digression boiteuse : Il est toujours utile de triturer un peu le sens des mots que l’on emploie, quitte à en retirer des déceptions ou au contraire, de ces petits satoris que la sémantique nous offre parfois. Ainsi en cherchant du coté du tangible et de l’intangible on trouve ceci (sur wikipedia)

Tangible :Du latin tangibilis (« qu’on peut toucher », « palpable ») dérivé du verbe tangere (« toucher »).

Intangible (qui échappe au sens du toucher, par extension qui doit rester intact, sacré, inviolé)

impondérable : Figuré) Élément spirituel, cause morale que l’on ne peut mesurer, préciser et dont l’effet peut néanmoins être puissant.

(Au masculin) Élément imprévisible qui a une influence sur le cours des événements.

Et comme j’aime bien les listes, je vous propose d’établir votre propre liste de choses tangibles et intangibles dans la pratique…

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