4 questions, par Christophe Bertrand

C’est avec un très grand plaisir que je publie aujourd’hui le texte de Christophe Bertrand sur les quatre questions, rappelées ci-dessous. Christophe s’était lancé dans la rédaction de ce texte dès le début, mais n’y avait pas mis un point final jusqu’à récemment. Je suis vraiment très heureux que son texte ait finalement abouti ; D’abord parce que Christophe est un ami cher, dont j’apprécie la recherche, la pratique et la personnalité. Ensuite parce que son texte possède une qualité d’écriture et une sincérité qui me parlent tout particulièrement. Je ne vais pas épiloguer sur le sujet et je vous laisse à la lecture.

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Christophe enseigne le Taijiquan, le Taikiken et le Qi-gong à Lille.

Son site : http://www.karenza-web.com/

D’où parles tu ?
Connais toi toi même.
Les ancêtres et les morts.
Forger ses propres outils
D’où parles tu ?
Terre, France, en Touraine, un village de campagne.
J’ai 8 ans,
Ma soeur a un an. Cassée. Dans ma tête, une image de radiographie.
Un bassin quasiment parallèle à la colonne vertébrale, je n’arrive pas à finir l’image dans ma tête
parce que je ne comprends pas comment mettre les vertèbres.
Ce soir papa a du sang partout sur la tête quand il rentre. Il a cassé la voiture parce qu’il a raté le
portail.
J’ai 9 ans,
Mon école a fermé, je dois aller à la grande école de la ville. Je suis le plus petit là-bas, un costaud
me tape, me met la tête dans le sable ou je jouais. Et un autre arrive, il s’appelle Stéphane, il est
grand aussi, il l’attrape et ils se battent. Stéphane, il défend les petits.
Papa m’a emmené à son travail, l’autre jour. J’étais fier. Lui aussi je crois. Il y avait des grosses
machines, dans une grosse usine. Plein de camions devant.
Ce soir. En mangeant devant la télé, il grogne sur le patron, la paie, il se sert un verre, et ne dit plus
rien .
J’ai 10 ans,
L’hôpital, ma mère pleure à la portière de la voiture.
Ma soeur ne peut pas bouger, elle a ce drôle de plâtre jusqu’à la taille qui écarte les jambes.
Je joue dans ma forêt, je cours, je me perds.
Ce soir papa est couché dans la cour, la tête sur le gravier. Il fait noir. Je crois que je dois faire
quelque chose mais je ne sais pas quoi.
Connais toi toi même
J’ai 20 ans, Orléans, École des Beaux Arts
Je me bagarre avec mes feuilles. Je tremble et ça ne veut pas rentrer dans le carton à dessin.
Un membre du jury me regarde, un peu désolé.
« Et qu’est-ce que vous avez pensé de l’exposition de Bazaine le mois dernier »
« Heu.. Je ne l’ai pas vu »
« Ah… Vous ne pensez pas que vous auriez dû ? Vu votre travail. »
« Si si, c’est vrai »
« Vous savez, on ne peut rien faire de plus, nous. C’est à vous de vous positionner, de trouver vos
références et de travailler. Ça, ce n’est pas suffisant, avoir du potentiel, ça ne suffit pas ».
J’ai 21 ans, Orléans, quartier de l’Argonne.
La porte du gymnase s’ouvre. Lui, c’est Pascal, une tête ronde de boxeur, une démarche puissante,
un regard gentil. Il m’amène voir le professeur.
Le cours commence… Je rêvais de ça et je le vois. La puissance et la légèreté, les enchaînements
mystérieux, la joie du mouvement. Je veux ça aussi, bouger comme ça.
Des gars du quartier, 5 ou 6 sont venus « voir ». Ils chahutent et font du bruit. Mr Stoll élève la voix.
Une fois.
Ils s’en vont.
Tout, j’apprends tout, je connais tout, je m’entraîne sans arrêt, j’ai des carnets plein de notes. Et je
commence à changer.
J’ai 24 ans, Orléans, chez moi.
Je suis couché dans la cour, la tête sur le sol. Mes jambes brûlent, je ne tiens plus debout. La tête
tourne. Encore 50 répétitions à faire, je me relève. Je tombe. Je me relève.
Les vendredi soirs, on est au dojo, et c’est combat. Souvent j’ai mal au ventre, ou je suis fatigué.
Mais j’y vais en général, et puis finalement j’y vais toujours.
Les anciens sont tous là, je passe avec tous, chaque fois. Les coups de Pascal, comme des marteaux.
Fred, il bouge si vite, et je tombe, plié en deux. Mr Stoll, c’est comme heurter un train. Et puis je me
relève, et puis j’y retourne… Et à force, je fais avec la peur.
J’ai 28 ans, Orléans, l’usine.
Il est 2h30 du matin. Les machines tournent, un vacarme en rythme, on bosse bien aujourd’hui, on
devrait dépasser l’objectif. La radio chante fort, les gars ne parlent plus, portés par la cadence du
convoyeur et la fatigue.
Je me sens bien, tellement bien, à ma place, là, à alimenter le monstre mécanique, abruti par la
chaîne. Je pourrai rester, revenir tous les jours, sans fin.
Je rentre à 6h30, la nuit de travail terminée. Je ne dormirai pas aujourd’hui. L’estomac me brûle.
Tout mon corps refuse. Je ne sais pas ce que c’est, mais je n’en veux pas.
Les ancêtres et les morts
Mon grand-père n’était pas le père de mon père. Un type de passage. Ce qu’il a laissé, mon père l’a
bu jusqu’à la mort. Je n’en veux pas
Mon autre grand-père, un petit homme mesquin et violent. Il a battu femmes et enfants, jusqu’à les
briser. Ce qu’il a laissé… Je n’en veux pas.
J’ai 25 ans. Mon village, en Touraine
Mon père est mort il y a quelques jours. On retourne dans la maison de notre enfance. Vieille.
Humide. Une odeur rance. Nourriture moisie dans le frigo. Bouteilles vides. Sur la cheminée, de
vieilles photos de nous. Il habitait là mais ne vivait plus. Il buvait seulement.
Je traîne un peu pendant que mon frère monte dans notre chambre. Et puis j’y vais aussi, j’entre dans
la grande pièce vide, la lumière est épaisse de poussière, il est assis par terre. Il porte le vieux
manteau de notre père.
Je vais le garder son vieux manteau, le porter souvent. Et un jour, je ne le porterai plus.
Le corps cassé de ma soeur. C’est le corps entravé de ma mère, qui n’abandonne jamais, sa prison à
vie. Le corps bouffi de mon père, qui abandonne. Noyé dans l’alcool, désarticulé, détruit dans sa
voiture. Abandonner ou pas. Entravé ou écartelé.
Je dois avoir le choix. Il y a une autre voie.
J’ai 30 ans, Paris.
T. Sensei parle de son maître de Karaté. Il est mort il y a peu de temps. Il était célèbre et admiré,
mais à 70 ans à peine, il ne pouvait plus marcher, il fallait le porter.
« C’est ce que vous voulez ? Ou êtes vous prêts à transformer votre pratique pour vieillir et faire
votre chemin ? » On peut choisir et choisir c’est refuser.
Il y a un mouvement premier, un courant qui te pousse dans le dos. Tu l’accompagnes, adaptes toi.
Suivre la ligne, l’infléchir peut-être, la transformer parfois. Couler dans la courbe, maîtriser les
matrices, en lâchant, en coulant, en n’étant que le vent. Un murmure, un élan, appeler l’ouragan.
« Pas besoin de professeur, vous avez un miroir, un kata, et ça suffit. »
Il y a un grand miroir sur l’armoire de ma chambre. Je prends la posture, 20 mn, je me regarde. Je
fais mille coups de poing. Je me regarde. Je fais cinq cent coups de pieds. Je me regarde. Les heures
passent. Je ne tombe pas. Mon reflet me regarde, il va faire quelque chose, je ne sais pas quoi.
« Il faut savoir regarder, un véritable adepte peut voler une technique et se débrouiller »
Les bouquins s’accumulent au pied de mon lit. Mais ils me parlent moins que les gestes, les formes.
Les livres du corps.
J’ai 35 ans, Paris.
Dans le parc, pas loin de la Géode, il y a une grande dalle, avec un carrelage. Avec les bâtiments pas
loin, tout est orthogonal. Les 8 directions au sol, les 6 dans l’espace, les axes sont là.
J’y retrouve mon Taichi, et je me glisse dedans chaque jour. Un vêtement ancien, du solide. C’est lui
qui me porte, il suffit de lui faire confiance. Je fais les mêmes gestes chaque jour. L’espace
s’organise, le corps se forme, l’esprit se pose.
Et puis danser. Avaler l’air vivant, ouvrir le dos. Arrive l’ouragan des ancêtres. Il plante les pas
dans la terre, il parcourt le corps, il bondit, rebondit… Et la force sort en éclats joyeux…
Forger ses propres outils
Il y a toujours un endroit pour pratiquer. Les formes nous attendent, cachées dans l’espace, glissées
dans les trois dimensions. On ajoute la quatrième, temps, souffle, rythme… Et elles dansent pour
nous.
J’ai 39 ans, Lille.
La salle est vide, il fait nuit dehors. Personne n’est venu ce soir. J’ai bien vérifié mes flyers à
l’accueil, et mes affiches dans le quartier. Alors je m’entraîne, je fais les deux heures et le dôjô
existe.
Les gestes s’organisent dans l’espace et le temps.
Les exercices s’organisent entre eux, suivant des axes, des principes.
Mes carnets se remplissent de notes, de préparations de cours. La salle aussi, petit à petit, les gens
viennent.
J’ai 43 ans, Lille
Un samedi matin après le cours. Jade entre dans le dôjô.
« Papaaa, je veux faire le travail avec papaaaa ». Elle se jette sur les tapis, fait des galipettes. Elle
veut toujours faire du travail, avec les bâtons d’eskrima, ou sans rien, sur le tapis la tête en bas.
Chaque nouvelle acrobatie est importante, et il est interdit de la déranger, puisque c’est le travail.
J’ai 45 ans, Lille,
Qigong, taichi, taikiken, les cours s’enchaînent tous les jours, toute l’année, chaque année après
l’autre… je m’arrête pour manger, dormir… Je me dis qu’il faudrait arrêter, faire autre chose, je ne
peux plus m’entraîner ni me reposer, la fatigue s’accumule. Tout le corps me fait mal… Et puis il
lâche, je tombe, je me vois la tête sur le sol… Malade, fiévreux, mon corps impose le repos. Puis il
recommence doucement à bouger. Les formes sont toujours là, les courbes et les forces, cachées
dans les gestes, dormant dans les muscles, attendant de sortir.
Je regarde mes élèves. Il y a les anciens fatigués, les jeunes bagarreurs, les garçons doux et les filles
qui frappent fort, les habiles, et les maladroits… Mais il y a surtout ceux qui s’entraînent. Et ceux-là,
dans leurs corps, les formes, les courbes, les forces naissent, elles émergent.
Ni entravé, ni écartelé. Libre, danser dans l’ouragan des ancêtres…
Je n’arrêterai jamais.

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