Capacités martiales objectives?

Je ressors un article écrit il y a déjà quelques années, et qui a en quelques sortes marqué l’ouverture d’un cycle de « recherches » et d’expérimentation. Quelques ajouts et quelques coupes plus tard, en voici une nouvelle mouture…

 CAPACITÉS MARTIALES OBJECTIVES ?

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               Taichi on Ice…   

Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’utiliser l’expression « capacités martiales objectives » dans les articles précédents. Il est temps que j’essaie un peu de débroussailler le concept, histoire de voir ce qu’on peut mettre derrière. Les différents arts martiaux, Budo, Bujutsu, (j’entends ces mots au delà du cadre japonais proprement dit bien sûr, pour les étendre à l’ensemble des pratiques martiales mondiales) transmettent des protocoles d’entraînement spécifiques destinés à développer certaines capacités, c’est la raison même de leur existence en tant que « systèmes ». Ces capacités répondaient à l’exigence fonctionnelle intrinsèque de ces arts qui était soit la guerre (arts martiaux militaires) soit la défense de soi et d’autrui (arts martiaux dits civils). Ces méthodes ou protocoles sont aussi des avatars des cultures qui les ont vues naître, et à ce titre, sont difficilement dissociables de considérations religieuses, des représentations du corps et médicales, des croyances populaires, des dimensions familiales, politiques et économiques, voire idéologiques, etc. Puis l’on trouve aussi les « écoles » (ryu, Pai), les « Do », pratiques modernes visant à la formation de l’Homme, les « styles » qui sont des interprétations et adaptations personnelles figées à un moment de leur évolution, et je ne parle pas des sports martiaux ou succédanés plus ou moins heureux d’inspiration martiale.

Pour autant, il n’est peut-être pas inutile de tenter, même maladroitement, de revenir à l’idée première qui a peut être animé les premiers « guerriers » (sous-entendus : conscients et en possession de leur libre-arbitre, ce qui exclut d’emblée toutes les formes d’endoctrinement, militaire ou non, qui ont leur efficacité mais sont selon moi, hors du champ de cette réflexion…) Quelles sont les capacités qu’ils cherchaient à développer, et donc quelles méthodes avaient-ils mis en œuvre pour parvenir à leurs fins. Nous sommes donc en quête des plus petits dénominateurs communs

Existe-t il des aptitudes (capacités/ skills en anglais) qui, bien que possédant des appellations différentes selon les cultures et les systèmes de représentation, seraient plus universelles, c’est à dire qui devraient être entraînées indépendamment des style-système-culture-taille et fonction de l’arme…

Je précise avant d’aller plus loin que les réflexions qui suivent et qui précèdent et ne sont que les friches d’une tentative de définition. Il est possible qu’elles renferment des maladresses ou des erreurs de compréhension. Toutes rectifications ou commentaires sont les bienvenus.

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       Dans un premier temps, j’ai tenté de dresser une liste de ce que l’on peut nommer capacités martiales objectives, c’est à dire les capacités recherchées et développées par les pratiquants pour parvenir à mettre en œuvre les différentes techniques contenues dans leurs arts respectifs, et plus largement, les capacités requises pour « l’efficacité » (encore un mot qui nécessiterait des pages de réflexion…) en art martial. Cette liste est forcément subjective et incomplète et j’invite donc tous ceux que cela intéresserait à dresser leur propre liste. Par ailleurs je ne les ai pas classées selon un ordre particulier d’importance.

J’invite aussi chacun à se demander ce qui, dans son entraînement personnel, ou ce qui est en usage dans « son » art martial, pourrait correspondre à l’entraînement de ces capacités.

Enfin, j’ai volontairement laissé une formulation simple à chaque proposition, chacun pourra ainsi les relier aux « concepts » propres à « sa » tradition et les compliquer à loisir.

  •  Capacité à contrôler/réguler ses émotions : capacité à contrôler/réguler sa respiration.
  • Capacité à générer une force explosive « sans recul ni appel »
  • Capacité à « écouter » l’autre par le contact physique, avec l’ensemble du corps, et avec tous ses sens, ensemble ou séparément.
  • Capacité de « suivre » et « coller-adhérer » à l’autre dans le mouvement.
  • Capacité à s’enraciner (être « planté » et indéracinable)
  • Capacité à « s ‘alléger », à « flotter », à faire disparaître la sensation de sa propre « corporéité »

 

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Kuroda Tetsuzan (Shinbukan) et Leo Tamaki

  • Capacité à masquer ses mouvements (effacer l’appel, visage impassible, droiture…)

  • Capacité de « lire » l’attaque adverse (langage du corps, pré-signaux, appels…). Par extension, capacité à lire une situation, à « voir venir », à lire environnement, paysage, etc

  • Capacité à faire taire son mental et écouter
  • Capacité à « fondre », « céder », sous la pression

  • Capacité à demeurer mentalement et physiquement relâché sous une pression croissante

  • Capacité de mettre « tout son poids » ou « tout son corps » , tout son esprit dans une attaque … et capacité à garder en même temps son équilibre physique et mental.

  • Capacité de mobiliser la « pompe abdominale » (ballon abdominal) à volonté offensivement ou défensivement

  • Capacité à arrêter un geste à n’importe quel moment

  • Capacité à marcher en silence
  • Capacité à bouger très lentement
  • Capacité à s’adapter aux changements permanents dictés par les circonstances et les mouvements de l’autre.

  • Capacité à se déplacer toujours dans l’angle le plus avantageux/désavantageux

  • Capacité à transférer ces capacités dans différents domaines ou activités

  • Capacité à dissocier ou unifier à volonté les différentes parties de son corps

  • Capacité à unifier des images mentales (lignes de force, etc) avec les sensations corporelles.

  • Capacité à être créatif, inventer des façons de s’entrainer, ne briser la routine, de se surprendre soi-même et de se remettre en question.

A cette liste qui n’a, encore une fois, aucune prétention à l’exhaustivité, j’en ai adjoint une autre de « capacités annexes » qui s’imposent progressivement ou plutôt « apparaissent » en épiphénomènes à la pratique. Puis, éventuellement, on se rend compte que les capacités annexes sont encore plus fondamentales que les capacités du premier groupe…

  • Capacité à décider par soi-même/ ne pas se laisser influencer
  • Capacité à prévoir/anticiper/pressentir

  • Capacité à guérir
  •  Capacité de récupération physique, autorégulation, homéostasie/ autoguérison
  •  Capacité à assumer ses choix et ses responsabilité
  • Capacité d’empathie/compassion
  • Capacité à ne pas se prendre au sérieux
  • Capacité à ne pas être obsédé par la bagarre
  • Capacité à s’émouvoir, à percevoir la beauté et le mystère de la Vie sous toutes ses formes.

 

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                      Ici la liste serait vraiment trop longue, et ce n’est pas l’objet de l’article, mais il est intéressant de noter à quel point ces capacités qui sont globalement « positives » (dans le sens de la prise en compte de l’autre, dans le sens d’une sensibilité très grande au qui nous entoure…) sont associées étroitement aux capacités « négatives » (à prendre avec toute monde s les pincettes requises ces notions de « positif et négatif »…) des arts martiaux ( dans le sens de comment devenir le plus efficace possible dans l’exercice d’anéantir l’autre…). c’est sans doute ce paradoxe fondamental qui rend l’étude des Budo/bujutsu tellement profonde (Tatsujin ken/Satsujin ken rappelle Toshiro Suga).

Ce qui frappe ensuite si l’on observe attentivement cette première liste, c’est que les « techniques » proprement dites apparaissent secondaires. Non qu’il faille minimiser l’importance de la maîtrise technique, de l’attention aux détails, du perfectionnement…au contraire c’est par la technique, qui est par définition subjective puisqu’elle est soumise à une quantité infinie de variables, que l’on entre dans la dimension objective que l’on tente de définir ici…Mais, encore une fois, l’application appropriée des techniques est conditionnée par la mise en œuvre (ou non) des capacités objectives définies plus haut.

On constate aussi qu’elles n’impliquent pas la force musculaire brute : elles lui préfère la connaissance et l’intégration de principe psycho-corporels et tactiques que l’on peut raffiner avec l’âge : la marge d’évolution et de progression apparaît donc infinie et non conditionnée par le déclin physique.

Une fois posées ces quelques jalons vers une réflexion construite sur les capacités martiales objectives, se pose la question du « comment » : Comment développer ces capacités objectives? J’aborderai ce second point dans le prochain article.

Note : J’ai retrouvé l’article ci-dessous dans les archives de la Pratique Sauvage. Je ne sais plus si je l’avais publié à l’époque. Il faisait suite à celui qui précède et introduisait une série de propositions, elles non publiées à ce jour. J’y travaille et essaierai de publier ça prochainement.

   Dans le premier article, j’ai tenté de définir dans les grandes lignes ce que l’on peut  entendre par capacité martiales objectives. Tâche ardue qui se heurte à la difficulté de définir les mots et idées, de se mettre d’accord sur le sens et l’étymologie des termes évoqués, particulièrement lorsque ceux-ci émanent de la langue japonaise ou chinoise par exemple; c’est aussi ce qui rend l’exercice intéressant. Ainsi les termes d »arts martiaux » , de « technique », de « pédagogie », de « méthode », de « tradition », de « classique » de Budo, de bujutsu, de Wushu, de Kuoshu…mériteraient tous un passage à la moulinette…

                Quoi qu’il en soit, la première étape étant posée, reste à savoir comment on développe ces capacités martiales objectives. Dans cette recherche, Il est bon, je crois, de ne se fermer aucune porte et de garder l’esprit ouvert et libre…et extrêmement humble. Je dois avouer que je suis loin, très loin de posséder les-dites capacités, même si je cherche activement dans cette direction. J’ajouterais que c’est justement en cherchant dans cette direction que cette réflexion est née. Ayant, comme je l’ai déjà brièvement exposé, côtoyé, fréquenté, visité, pratiqué pas mal de ces « arts martiaux » et « méthodes », et lu autant de livres, essais, articles…avec à la fois la plus grande implication en même temps que la plus grande objectivité (ce qui constitue l’impossible et paradoxale pari de  l’ethnographe..), je pense ne plus prendre les vessies pour des lanternes (c’est déjà de l’orgueil, me direz vous…).

Je commence à me rendre compte de l’ampleur de la tâche, et, en cherchant dans mes propres références, et en discutant à droite à gauche, je me rends compte que d’autres, bien avant moi, beaucoup plus légitimes et qualifiés, l’ont fait avant moi avec beaucoup plus de talent, de rigueur et de profondeur…Plutôt que de me lancer dans une théorie hasardeuse sur le comment, qui serait vraiment prématurée…je vais tenter de livrer au fur et à mesure le fruit de mes recherches, des pistes théoriques et pratiques que j’explore où que d’autres explorent ou ont exploré.

Ceci étant dit, le propre de la réflexion est qu’elle… réfléchit…ce que l’on est, au  moment où on est. Je vais donc assumer pleinement  l’image imparfaite de ce que je suis, celle que me renvoie le miroir encore fragmenté et opaque que je polis jour après jour…mais comme dit le poète, un vers trop poli ne peut pas être au net…

Et ce n’est pas notre ami Bodhidharma qui me contredira (l’indien pas le surfer…) qui finit les jambes et les paupières en moins…

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 Je livre donc ici les quelques notes prises il y a un mois quand m’est venue l’idée saugrenue d’écrire sur les »capacités martiales objectives ». Pour replacer les choses dans leur contexte, j’attendais mon fils aîné qui prenait son cours de Gouren (lutte bretonne). A son âge, il ne s’agit pas encore de lutte proprement dite, mais de jeux de motricité, d’équilibre et d’opposition, destinés à développer progressivement la confiance et les aptitudes à la pratique de la lutte. Un sujet passionnant (encore un) dont nous avons souvent parlé avec Allen Pittman. La lutte (non sportive) est selon lui, une  école idéale pour les enfants : outre les capacités motrices et autres, elle développe le « sens de l’autre » par la dimension du toucher : la capacité à projeter, balayer, immobiliser, voire à « faire mal » développe, chez l’enfant (et si la pratique est bien conduite) la (re)connaissance de l’autre dans son intégrité physique et morale, et par la même, le sens de la responsabilité…celui-ci augmente alors proportionnellement à la dangerosité des techniques abordées. La capacité d’empathie  et la compassion sont donc développés conjointement à la capacité de détruire : la valeur de la vie est au cœur de l’enseignement. C’est là, je crois une des « capacités annexes » fondamentales car nous suivons la voie de l’Homme véritable, qui n’existe pas sans la dimension de l’altérité.

Donc cette liste commençait ainsi : (je précise que ce ne sont pas encore des réponses mais encore des questions…) où aller chercher?

1/ Recherche dans les méthodes d’entraînement dites « traditionnelles »

Celle-ci sont véhiculées principalement par le biais des « écoles » d’origine plus ou moins anciennes, à la transmission plus ou moins légitime, à la pertinence plus ou moins prouvée (difficile de faire plus flou…mais il faut ménager les susceptibilités). Il semble que les écoles japonaises et chinoises constituent les exemples les plus emblématiques (mais pas exclusifs) de ce mode de transmission, je me référerai donc ici principalement à des exemples issus de ces foyers. Je ne vais pas le détailler ici car elles sont connues de tous.

 

La raison d’être des « méthodes » de combat, plus ou moins anciennes, parfois dites « traditionnelles » (là je ne m’engagerais pas dans cette forêt équatoriale pleine de pièges et de bêtes venimeuses) était, et devrait être encore aujourd’hui fondamentalement, l’acquisition de ces capacités martiales ; c’est à dire de compétences directement applicables pour le combat, avec en filigrane, la tentative de réduire au maximum la part de la surprise, de l’imprévu.   A ce titre, elles apparaissent comme la voie royale. Qui dit méthode dit principes, progression, pédagogie, etc. Le contenu de ces écoles s’est élaboré souvent sur plusieurs décennies, parfois plusieurs siècles, s’enrichissant d’apports extérieurs, s’épurant de l’intérieur, etc pour parvenir aux formes que l’on connaît aujourd’hui.

 La plupart des ces « méthodes », souvent appelées « arts martiaux » ont une grande richesse d’exercices, de formes, une tradition orale très riche et qui s’entretient de génération en génération. Elles sont nées dans un contexte historique précis, puis ont évolué avec le temps, s’adaptant aux pays où elles ont pris pied, se sont parfois démocratisées, parfois volontairement demeuré « confidentielles » (ce qui peut être un bon signe…ou un très mauvais…même remarque pour la démocratisation). Certaines font de la « communication », mettant en avant les valeurs éthiques, physiques, qu’elles véhiculent (ou sont sensées véhiculer…)

Il existe cependant différents problèmes liés à ces méthodes dites traditionnelles (encore une fois, je ne souhaite pas mettre tout dans le même panier)

Beaucoup de pratiquants, même après des années, voire des décennies de pratique sincère et intense, doutent encore (ou commencent à douter car on peut s’illusionner longtemps…souvent jusqu’à la douche froide de la confrontation avec la « réalité »…de la validité de « leur » méthode, et souvent ils finissent par la rejeter en bloc, la déclarant « non opérante », ou inefficace, ou « désuète », etc oubliant en cela que de toutes façons, ce n’est pas leur méthode qui combat mais eux-mêmes. Leur attention s’est focalisée trop longtemps sur la soumission à un moule (qui est celui du fondateur, ou sensei, ou gourou), comme un vêtement qui n’est pas taillé pour eux, et de déceptions (en anglais : leurrer…) en amertumes, de désillusions en désenchantements, le pratiquant abandonne…ou change, s’adapte, quand son corps n’a pas été trop cassé par des « méthodes traditionnelles » mal interprétées…

Un autre problème est lié aux différentes formes de lésions physiques (voire cérébrales) rencontrées par les pratiquants, soit par défaut de transmission, soit par excès de certains exercices dits traditionnels. Là encore, je ne vais pas épiloguer là dessus mais il est fâcheux que des méthodes de préservation de soi conduisent à des incapacités physiques avant l’heure…L’objet de cet article n’étant pas là, je ne vais pas m’étendre sur le sujet.

              Enfin, un des problèmes posés par les arts martiaux « traditionnels » est celui de savoir ce que l’on est en train de faire : Quel sens apporter à ces heures de pratique quotidiennes ou hebdomadaires : assurément, les motivations des adeptes n’appartiennent qu’à  eux mêmes et  n’ont pas à être soumises à une critique objective. cependant, il est bon d’essayer de démêler les siennes, afin de savoir dans quelle direction on veut aller. Suivre un enseignement avec une confiance aveugle en la capacité de nos guides à nous mener sur les chemins tortueux de la Voie est un engagement que bien peu de personnes décident d’assumer : et pour cause, ils sont légions les faux maîtres et gourous de supermarché, aujourd’hui comme hier…et la condition de disciple ou d’adepte, si elle est par définition pleine d’ignorance et d’incertitude, ne nous empêche pas d’exercer le sens critique que nos prédécesseurs  humanistes et philosophes nous ont légués. Et comment distinguer un « vrai » maître, si l’on n’est pas maître soi-même? Encore une question que je laisse prudemment sans réponse…

               

A suivre!

 

 

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