Deux ou trois choses que je sais des atemis

Il y a quelques mois, Leo Tamaki m’avait proposé d’écrire un article pour le hors-série Aikido du magazine « Dragon ». Chaque numéro entend s’articuler autour d’un thème ou concept particulier de la pratique, ici « l’atemi ». J’ai beaucoup apprécié de plancher sur un thème imposé, et cela m’a obligé à mettre mes idées en forme sur le sujet, me replongeant dans mes années d’études. Je crois que j’aimais beaucoup l’exercice quand j’étais collégien, lycéen, puis étudiant à l’université, et je remercie pour cela les professeurs de français, d’histoire et de philo qui m’ont transmis ce goût.

Et puis cela me permet de publier quelque chose de conséquent sur LPS, dans une période où je ne publie pas grand chose. Voici donc mes élucubrations atémiologiques, en attendant de nouveaux articles en « primeure » d’ici quelques semaines. Merci une nouvelle fois à Leo, pour cette nouvelle opportunité. Bon été à tous.

Immense merci à Erwan Goasglas et Christophe Bertrand, qui m’ont fait l’honneur de poser avec moi pour les photos qui illustrent cet article.

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Deux ou trois choses que je sais des atemis.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me semble important de préciser « d’où je parle ». Les considérations qui suivent sont issues de ma propre expérience, des arts de combat que j’ai étudié, et des recherches et expérimentations que j’ai menées dans le domaine des frappes. Je ne prétends donc en aucune manière exposer la théorie spécifique de tel ou tel art de combat et assume pleinement la subjectivité et l’incomplétude de cet essai « d’atémiologie ».

Au même titre que « dojo », « kiai », ou « kata »…le terme « atemi » fait partie de ces mots qui se sont depuis longtemps hissés au-delà du domaine spécifique des arts martiaux du Japon, s’augmentant au passage de toutes sortes de charges fantasmatiques, pour s’immiscer dans divers domaines de la culture populaire. Je me souviens ainsi de mes premières lectures de « Atemi », un périodique de BD d’aventures qui, à l’instar de l’inénarrable « Akim », faisait la part belle aux arts martiaux.

Quoi qu’il en soit, le terme « atemi » évoque invariablement le domaine des frappes. Dans les arts martiaux japonais à mains nues, il est de coutume de distinguer les domaines d’étude en Nage Waza, Atemi Waza,  Katame Waza, Ne Waza  etc, De même les arts chinois distinguent les secteurs du combat à mains nues en fonction des distances de combat. Enfin les arts de combat de l’occident gardent aussi trace de cette distinction entre luttes et boxes… Ces taxinomies ont leur intérêt, notamment pour des considérations pédagogiques, ou d’étude académiques. Elles illustrent l’évolution historique des arts de combat vers des disciplines distinctes à vocations sportives, ou en lien avec leurs applications fonctionnelles (Je pense notamment aux techniques de contrôle utilisées par les policiers du monde entier)…

Il n’en reste pas moins que dans le cadre global du  combat  à mains nues, ces domaines s’entrecroisent inextricablement comme les fibres d’une étoffe.
Aucun art martial « authentique », quel que soit son origine, ne fait l’impasse sur les mille et une manières de frapper son prochain. Le concept japonais d’atemi introduit quant à lui l’idée d ‘une subtilité dans l’art et le faire, ayant intégré que si l’acte en lui-même est dénué de subtilité, bien frapper quelqu’un …qui ne se laisse pas faire est un art. Atemi est donc indissociable de considérations tactiques, anatomiques, physiologiques, psychologiques, stratégiques, rythmiques, circonstancielles, etc. Et c’est un art dont les modalités sont pratiques : dans le contexte martial, frapper est une façon parmi d’autres de ne pas perdre et éventuellement de mettre hors d’état de nuire.

Le problème des atemis en Aikido

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Quand j’ai débuté l’Aikido, passés les premiers mois de découverte, la question des atemis s’est assez vite posée. « Bien sur, nous autres nous ne frappons pas notre prochain, car nous pratiquons un art noble, altruiste et non-violent, nous transformons la violence qui est en nous et ce faisant, nous désarmons aussi celle de notre agresseur… ». Il ne faut pas voir d’ironie dans ce qui peut apparaître comme une ribambelle de lieux communs. J’adhère entièrement à cette conception du Budo, et c’est elle qui continue de guider ma pratique, peu importe le nom que je lui donne. Qu’en était-il alors de atemis ? La première traduction de Budo de O sensei venait de paraître, et il se disait notamment que « l’Aikido c’est Irimi et Atemi ». A l’époque, et à plus forte raison aujourd’hui, l’idée me semblait évidente. Cependant, je dois reconnaître que l’Aikido ne répondait pas à toutes mes questions, et notamment l’Aikido ne m’apprenait pas à frapper correctement. Non qu’il ne se trouvait parmi les professeurs et pratiquants des individus très capables en la matière, mais la questions me taraudait et les réponses restaient floues et pour tout dire évasives sur le sujet. Peut-être n’ai-je pas eu la chance de rencontrer les bonnes personnes, mais je ne trouvais pas dans l’Aikido de pédagogie claire du pourquoi, comment et quand bien frapper à mains nues. De fait, il me paraissait hasardeux et un peu inconscient de construire une pratique sur des attaques irréalistes, ou tout au moins sur un éventail très restreint d’attaques formalisées et sans surprise. Mon objectif n’était pas « l’efficacité martiale » à tout prix, mais je voulais l’expérience de la frappe. Je débutai donc la Boxe Française parallèlement à l’Aikido, ce qui me valut beaucoup d’incompréhension de la part de certains de mes condisciples. Très vite, la Boxe prit le pas sur l’Aikido et je m’y plongeai à corps perdu pendant quelques années. C’est un travail que je considère toujours comme crucial dans mon parcours martial, qui me permit de développer d’honorables compétences de vitesse, de précision, d’adaptation, et répondit à beaucoup de mes questionnements à l ‘époque. J’en garde un certain goût pour différentes formes de travail libre, et un grand respect pour l’honnêteté des disciplines de contact, où l’on ne peut se cacher longtemps derrière des discours.

Ayant provisoirement épuisé quelques doutes relatifs au contact, à la douleur, au combat, je revins apaisé à des activités plus prophylactiques… et la question des atemis en Aikido se logea dans un petit coin de ma tête, en léthargie. Ma recherche s’articulant de plus en plus entre honnêteté martiale et utilisation intelligente du corps, c’est tout naturellement que je pénétrai dans l’univers des arts martiaux chinois. Après quelques années de Wing Chun, ma pratique se focalisa sur l’étude des arts du Neijiaquan (arts traditionnels dits « internes » chinois : Xingyiquan, Baguazhang, Taijiquan) Ces trois arts, régis par des principes communs, comportent une théorie et une méthodologie des frappes à la fois spécifiques et intégrées dans leurs conceptions globales respectives du combat. Ainsi, les méthodes de frappe sont complètement fusionnées avec les méthodes de corps ( parfois appelées shen fa) et la tactique. Chaque mouvement individuel renferme une quasi infinité de possibilités techniques selon l’intention qui l’anime, la qualité particulière d’énergie (ou de potentiel : Jing) qui y est appliquée, les réactions de l’adversaire, et bien entendu, d’autres considérations (distance, cible, timing, finalité, etc). En gros, un même mouvement peut se décliner en frappe, en projection, en esquive, en feinte, etc… Cette approche, d’un abord plus ardu qu’il n’y paraît (Nous aimons qu’à un mouvement formel donné corresponde une technique clairement définie, c’est rassurant…) me permit de trouver des réponses à bien des questions restées en suspens, et de développer de nouvelles compétences martiales et corporelles. Et c’est presque à mon insu que les questions dormantes liées à l’Aikido refirent surface. Bien que mon corps se fût lentement mais sûrement affranchi des « moules » de mes pratiques précédentes, je pris conscience que je continuais à « lire » les arts martiaux par le prisme de l’Aikido, et que celui-ci me restait chevillé à l’âme. Ainsi je crus trouver dans de nombreux schémas tactiques des arts internes les « chaînons manquants » qui m’avaient fait défaut dans ma compréhension de l’Aikido. Ces intuitions étaient particulièrement reliées aux façons « d’établir le pont » avec l’autre et d’envisager le mouvement martial comme la capacité d’adaptation aux mouvements de l’adversaire/partenaire.

Frapper pour quoi ?

Le domaine des frappes à mains nues (j’inclue sous ce termes les frappes avec toutes les armes du corps humain) obéit à plusieurs fonctions :

une fonction destructrice : il s’agit d’endommager la zone frappée : organe vital, os, articulation, etc, dans l’idée de priver l’adversaire d’une partie de ses capacités de mouvement. Certaines écoles mettent ce travail au cœur de leur stratégie. Parmi elles, certaines cherchent la victoire par une frappe unique (Kyokushinkai et avatars, par exemple). Le combat libre et le conditionnement des armes naturelles du corps y occupent souvent une grande place.

Une fonction déstructurante : créer un choc, une douleur intense, telle que les facultés de mouvement et de pensée sont provisoirement gelées, laissant l’adversaire déstructuré psychologiquement et corporellement. Cet avantage peut ensuite être exploitée pour prendre une position favorable et enchaîner une soumission, une projection, une frappe ou une fuite.

Une fonction tactique : Par la menace d’une frappe, amener l’adversaire à agir, par exemple utiliser les réactions naturelles de protection du corps (lever les mains, baisser les mains en avançant la tête , reculer le bassin, détourner la tête, etc) pour établir un pont, et utiliser cette réaction comme « porte d’entrée », comme pont, pour casser la distance, et enchaîner. De la même façon, entrer dans son attaque pour inverser le rapport (Irimi?). Ne pas aller contre l’éventuelle réaction de l’adversaire, changer l’angle (Tenkan?).

Je n’ai personnellement que peu d’affinité avec l’idée de frapper avec puissance pour détruire. Je porte aussi mes préoccupations morales comme une seconde peau, et n’entends pas m’en séparer pour accéder à une puissance illusoire et autodestructrice. Je crois même qu’en frappant l’autre pour le détruire, on se détruit soi-même. Je ne pratique aucune forme d’endurcissement, de conditionnement aux frappes autres que la pratique occasionnelle du sac lourd ou des paos. Pour autant, Xingyiquan, Taijiquan et Baguazhang possèdent leurs théories et méthodes d’entraînement propre en ce qui concerne les frappes, mais leur génie réside, il me semble, dans le fait que les frappes sont indissociables des principes corporels et tactiques. Tactiquement, ces trois arts s’articulent autour de la notion d’établir le pont avec l’adversaire.

Établir le pont pour frapper ou frapper pour établir le pont.

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Par établir le pont, j’entends ici, établir un contact tactile avec l’autre. On sait que le combat a parfois déjà commencé (et même déjà décidé) avant même cette phase de contact, mais n ‘étant pas qualifié pour parler de ceci, je m’en tiendrai au tactile. Les méthodes pour établir le pont, tout comme les méthodes de croisement, sont basées sur une connaissance pratique extensive des réactions psycho-physiques humaines face à l’agression. Au vu de l’importance de la main dans les représentations du schéma corporel et émotionnel humain (voir l’homonculus de Penfield), on peut affirmer sans trop se tromper que cet engagement s’établit le plus souvent par le biais des membres supérieurs, la situation évoluant souvent très vite vers un « clinch » ou chacun cherche instinctivement à éviter les coups de l’autre tout en cherchant l’avantage (en frappant, étranglant, écrasant, projetant, s’enfuyant…).

Il s’agit là d’une situation archétypale que les arts martiaux ont formalisée sous différentes formes : c’est la façon dont les humains se regardent, se rapprochent pour s’embrasser, lutter, danser … se frapper. Il est donc logique qu’une étude du combat commence par l’exploration de ce rapport frontal que l’on peut réduire globalement par souci de pédagogie en : rapport «poignée de main » ou rapport « miroir ». Ai hanmi ou Gyaku hanmi en Aikido. En Taijiquan, cette situation archétypale se retrouve dans les Tui-shou, ou « mains qui écoutent ».

Dans le cadre de l’entraînement, martial, c’est ce rapport qui sert le plus souvent de plate-forme. A partir de lui se développe le travail des frappes, de rupture de la distance, d ‘écoute et de sensibilité tactile, de perception visuelle, de « prise de centre ». De lui découle aussi la plupart des « prises » classiques de type «Katame Waza » ou Chinna, les projections Nage Waza, ou les étranglements Shime Waza, etc… Il constitue donc une sorte d’Alpha et Oméga de l’entraînement avec partenaire.

Cependant on peut observer plusieurs difficultés liées à ce rapport , notamment dans le cas d’une ritualisation excessive du rapport. Ce n’est pas en soi un problème si un travail a été fait en amont pour retrouver le(s) sens, l’origine de ce rapport. Le mythe de « la garde » s’est sans doute construit sur cette incompréhension. Ainsi ce qui est au départ un mouvement instinctif se cristallise en « garde » figée, certes très théâtrale mais qui peut aussi être vide de sens.

Conséquence de la difficulté évoquée plus haut, beaucoup d’adeptes ne pratiquent qu’avec peu ou pas d ‘imprévu. Il ne s’agit même pas d’augmenter la pression ou la vitesse, ni d’ attaques surprises, ou prédatrices (cela doit cependant venir, par la suite…), mais juste de varier les angles d’attaque, d’enchaîner plusieurs attaques, en incluant les contres, bref de dépasser le cadre technique habituel pour s’aventurer en eaux « non confortables ». Dans la mesure ou nous progressons à mesure de ce que nous donne notre partenaire, il est indispensable que celui-ci augmente sa capacité à exécuter des attaques surprenantes, puissantes, imparables, vicieuses même, qu’il affûte sa faculté à effacer les appels de ses attaques. C’est ainsi qu’il fera réellement progresser notre fluidité, notre adaptabilité, notre créativité. De même, en nous astreignant au même régime que lui, avec le même but que lui, je vais être amené a développer des capacités qui m’effraieront peut-être ou choqueront mon sens moral, mais auxquelles il n’est pas nécessaire que je m’identifie (de la recherche de puissance à la névrose, il n’y a parfois (souvent?) qu’un pas…) tout en m’amenant en avoir une vision plus juste de « ce que je suis ». N’est-ce pas l’un des buts du Budo ?

Enfin, il n’est pas rare que le pratiquant, se rendant compte que ses capacités d’adaptation à l’imprévu sont plutôt médiocres, même après des années de pratique, se réfugie dans le cadre rassurant d’une pratique « traditionnelle », en avançant toutes sortes de justifications morales ou idéologiques pour justifier cet évitement. D’adepte, il devient croyant, et il n’est alors pas rare non plus d’entendre alors : « ce n’est pas de l’Aikido » (remplacer par la mention voulue) comme on dirait : « ce n’est pas de l’art ».

Quelle place dans la pratique ?

Reste la question de savoir quel place donner aux atemis dans la pratique. Je crois que cela est fonction de chacun, de ses objectifs, etc. Pour ma part, j’ai fait mien ce dicton : « Comme on pratique, on devient ». Il y aurait beaucoup à dire sur la dimension psychologique des frappes. Le fait de frapper l’autre, ou de se faire frapper, tout comme le fait de chuter, est porteur d’une charge psychologique et émotionnelle très forte, et nous renvoie à notre propre enfance, notre propre histoire, parfois douloureuse. C’est donc un domaine d’étude que l’on ne peut aborder de manière anodine ou superficielle. On sait que la frappe, ou la privation d’air, sont, au delà des techniques martiales ou sportives, des armes psychologiques utilisées dès l’école primaire par certains individus pour imposer leur domination, leur volonté. En fait, je crois que nous avons tous subi cela et peut être aussi fait subir cela, à des degrés divers. Nos histoires personnelles, nos facultés de résilience, liées à nos environnements socio-culturels, éducatifs, peuvent expliquer en grande partie nos choix de pratique, nos justifications morales, les formes variées de nos courages et de nos lâchetés. Dans tout les cas, l’étude des arts martiaux a pour effet de nous ramener tout ça sur un plateau, en pleine lumière. Il est normal que cela nous dérange. Et nous ne pouvons pas choisir ceci et rejeter cela. Choisir seulement l’harmonie en niant l’existence de la violence. Y compris en nous-mêmes. Frapper est violent et je déteste ça. Mais comment puis-je prétendre connaître quoi que ce soit aux arts martiaux et par extension à moi-même, si je n’ai pas un minimum trempé mes illusions au feu de l’incertitude ?
Il me semble que tout art martial « vivant » devrait être construit sur la faculté d’adaptation aux mouvements, déplacements, actions, intentions de l’autre. Les différentes modalités d’entraînement sont alors orientées vers l’acquisition progressive de cette « liberté de mouvement », cette « fluidité », cette faculté de coller au plus près aux mouvements de l’autre. Cependant, tout comme nous devons nous adapter aux mouvements de l’autre, nous devons aussi l’obliger à s’adapter à nos propres mouvements, l’amener à sacrifier son équilibre, son centre, à se découvrir, « prendre son centre ». Et c’est là, il me semble, une des fonctions tactiques premières de l’atemi : Amener l’adversaire à réduire lui-même ses options tout en s’assurant une position privilégiée.

vlcsnap-2013-10-24-11h36m02s68Utilisation des frappes pour entrer en lutte. Pratique avec Allen Pittman au Centre Tsurugi

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