Disparition d’Henri Plée

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Henri Plée est parti voici près d’un mois, le 19 août dernier, et l’on a pu lire de nombreux hommages ici et là, à la mémoire de ce pionnier du Karaté en France. Je souhaitais ici lui rendre à mon tour un modeste hommage. Comme beaucoup de pratiquants, ses écrits ont eu une importance essentielle dans ma prise de conscience des différentes dimensions de la pratique martiale. Il a fait œuvre d’éveilleur pour des générations de pratiquants, et à travers ses chroniques dans les différentes revues spécialisées qui se sont succédées dans les kiosques, on peut suivre l’évolution d’un esprit avide de savoir, de vérité, toujours curieux, parfois irrévérencieux, malicieux ou franchement provocateur. De sa pratique, je ne peux rien dire car je ne l’ai pas connue. Mais sa façon de bousculer les dogmes, de titiller les certitudes et les croyances est immédiatement entrée en résonance avec ma propre éducation au doute, à la liberté d’esprit, au questionnement perpétuel ; je lisais récemment un commentaire (je ne sais plus de qui il émanait, que son auteur me pardonne…) sur Henri Plée disant qu’il avait sans doute crée autant de mystifications qu’il en avait levées…J’aime beaucoup ce commentaire, car il met en lumière son coté facétieux.  Ses chroniques, ses livres, sont des cartes de l’esprit aux reliefs foisonnants et hirsutes, où l’on se perd avec délectation, où l’on retrouve parfois son chemin au détour d’une page, pleins de notes de bas de page et de renvois qui sont autant de portes vers d’autres mondes, et l’on oscille entre totale confusion et satori matinal. On se prend à questionner toute notre pratique, tout notre rapport à ce continent tour à tour magnifique et hideux qu’est « les arts martiaux ». Tout devient expérimentation, tout est à redécouvrir, tout est à expérimenter, avec une seule injonction en définitive : être présent, être là. Je pourrai enfiler les perles sur des pages, mais ça ne servirait à rien. Je suppose que chacun a développé sa propre relation intime avec les textes d’Henri Plée, chacun a son histoire. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, mais cette rencontre m’a laissé une impression durable. Je m’étais finalement décidé à lui écrire car je savais qu’il répondait aux courriers. Et il a répondu. Nous avons échangé ainsi quelques lettres, moi sur le ton le plus révérant possible, en essayant d’avoir l’air intelligent (mais sans beaucoup d’illusions sur le stratagème), lui sur le ton qu’on lui connaît dans ses chroniques. Je crois savoir qu’il a ainsi entretenu une correspondance abondante avec de nombreuses personnes, et je suppose qu’à chacun, il a donné quelques clés personnelles pour avancer, à l’instar des maîtres informels qui ne sont d’aucune école mais les transcendent toutes. Il y a quelques années, il nous avait proposé de venir le rencontrer et nous sommes montés sur Paris, avec Allen Pittman. Il nous a reçu chez lui et nous avons passé une demi-journée hors du temps avec lui et son épouse. Moi, j’étais dans mes petits souliers, écoutant attentivement pour ne pas en perdre une miette. Quelques passes de savate avec le maître. En allant au restaurant, il me raconte quelques anecdotes sur ses débuts en Karaté, quand il avait pratiquement inventé le Karaté à partir d’un livre. Je reste sans voix. Il m’enjoint de ne jamais me cacher derrière mon maître, ou qui que ce soit d’autre d’ailleurs, de parler en mon nom et d’assumer tout seul mes paroles. Je le sais déjà mais ça me fait chaud au cœur. Il provoque un peu, moi le disciple, Allen aussi, pour sonder je suppose. Mais avec bienveillance. L’après midi se passe à parler. Il me dit que c’est un don qu’il nous fait de nous consacrer autant de temps, qu’à son âge chaque moment est précieux et nous invite à considérer ce fait. Oui bien sur chaque moment est précieux. Je le sais bien. Je l’oublie encore la plupart du temps mais je le sais : je l’ai lu dans un livre. Il raconte beaucoup. J’entends parler de Smith, de Draeger, de Oshima, et de bien d’autres. Il nous montre quelques unes de ses armes. Il me confie quelques documents annotés sur les étapes de l’éveil, que je conserve précieusement, évoque sa conversion à l’Islam avec un peu de malice à peine voilée. J’ai l’impression qu’il en allait pour lui des religions comme des styles martiaux : l’essentiel n’est ni dans les formes ni dans les dogmes… Allen et lui parlent soufisme. Je me tais. La soirée approche quand nous prenons congé. Je ne l’ai pas revu. Une ou deux lettres après et puis quelques nouvelles par Leo Tamaki. Je ne prétends en aucune manière l’avoir connu, mais je garde une immense gratitude pour ces moments qu’ils nous a offert, pour ces paroles bienveillantes et dérangeantes qui s’ancrent durablement et maturent dans le silence, pour remonter parfois à la faveur d’un autre satori matinal. Quelques mois après, mon ami Yann revient du Népal avec un Tankha qu’il a fait réaliser exprès pour moi par des artisans de Kathmandou. Un autre cadeau sans prix. Il est accroché près de mon lit depuis, et je me réveille chaque matin en regardant cet éléphant, ce moine, ce singe et ce lapin cheminer entre les flammes le long du chemin tortueux. Dans ma tête, les singes jouent déjà leur sarabande en dansant la Saint Gui. Je suis toujours sur le seuil du dessin, et encore du bout du pied… Une pensée chaleureuse et reconnaissante pour Henri où qu’il soit, ainsi que pour ses proches.

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Hokusai : l’éléphant…

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3 réflexions sur “Disparition d’Henri Plée

  1. Un de mes grands regrets aura été durant ces 25 dernières années avoir tardé à écrire à Me Plee.Aujourd hui il est trop tard.Merci pour votre témoignage.

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