Mois: septembre 2014

A propos de danse indienne

A propos de danse indienne

Alors que j’effectuais la nuit passée des recherches sur les différentes formes de danse classique indienne, je suis tombé sur cet extrait du film de Louis Malle, « L’Inde fantôme ». Il s’agit d’un long documentaire subjectif en sept parties sur différents aspects de la réalité sociale et culturelle de l’Inde de l’époque (1969). Je suis resté fasciné par ces images, et la puissance qui se dégage de ces instants de pratique de la danse Bharatanatyam volés dans une école de Madras. Le titre même du film, « L’Inde Fantôme », en référence à « L’Afrique Fantôme » de Michel Leiris, résonne longtemps et suscite en nous images et questions sur nos représentations de l’ailleurs, de l’exotique. Qui de nous n’est pas hanté par des lieux ou des pays aux contours mal définis, où se donnent rendez-vous les mille formes de nos imaginaires?  Les commentaires du cinéaste sont également très troublants. je ne suis pas sûr de partager l’ensemble de ses impressions, mais celles-ci sont ouvertement subjectives, et je peux par contre comprendre ce qu’il ressent. Une grande tristesse mêlée d’exaltation transpire des mots de Louis Malle au spectacle de cet art ancien qui, au moment même où il s’éteint, semble renaître au risque d’y perdre une partie de son âme. Je dois avouer que je suis souvent moi-même saisi au cœur par ce paradoxe. Il met en lumière la persistance en nous-même de la nostalgie de l’âge d’or. Il me semble que cet âge d’or est celui de nos pays fantômes évoqués plus haut. Nous les portons en nous et nous ne voulons pas nous en débarrasser car y habitent les figures profondes de nous-mêmes. Et pourtant nous devons les confronter aux réalités sociales, économiques, aux impossibilités culturelles. Nous devons dénuder nos territoires intérieurs et les confronter au réel, voir ce qu’il en reste après la tempête. Qui de nous n’a pas connu le plus profond désespoir après un premier voyage lointain, en constatant la vacuité de ses rêves, qui ont séchés sur place avant de tomber comme des peaux mortes. Combien préfèrent s’accrocher à leurs vieilles peaux flétries?

Mon premier voyage en Asie (en Corée du Sud, il y a 20 ans) m’avait laissé complètement dépecé. Depuis je laisse les choses se faire et le pays intérieur ouvert aux quatre vents. De temps en temps, je viens voir comment poussent les choses et j’y cueille ce qui est disponible au gré des saisons et des besoins. parfois c’est un peu aride, parfois c’est la jungle.

Reste que la danse est là. Elle remue en profondeur, va au cœur.  Cela tient sans doute à ce que dit l’une des jeunes filles dans le documentaire : « Nous ne cherchons pas à innover, nous ne croyons pas à la nouveauté ». Seule compte l’incarnation.

Il serait tentant de partager le scepticisme de Louis Malle quand à la possibilité pour des étrangers d’apprendre un art ancien tel que le Bharatanatyam. Et c’est vrai que les deux jeunes filles venues apprendre sont un peu larguées. Mais ça serait un peu facile. Elles n’ont pas baigné dans l’école et les codes de l’art comme les autres élèves, elles ne sont pas nées en Inde. Il est évident qu’elles ne sont jamais devenues de grandes danseuses de Bharatanatyam, mais qui sait comment cette expérience les a transformées? On peut juger leur danse « sans grâce et sans vérité, une caricature » comme le fait le cinéaste, mais alors, il nous faut nous inclure dans le jugement, nous qui nous prétendons pratiquer des arts ancestraux venus d’ailleurs. Il me semble plus intéressant de nous demander comment pratiquer aujourd’hui. Quelle vérité y a-t il dans notre pratique, et à quel degré d’incarnation prétendons nous. Ou peut être voulons nous seulement jouer.

Publicités

Premier stage de la saison

L’année reprend sur les chapeaux de roue et le calendrier des stages se remplit de jour en jour. Cette année, outre les stages auxquels je participe, et ceux que je donne dans d’autres régions, j’ai décidé de mettre en place un « atelier de pratique intensive » mensuel, consistant en une ou deux journées de pratique sur des thèmes précis. Ces ateliers sont ouvert à tous et permettront d’approfondir certains aspects précis de ce que nous pratiquons en semaine, ou d’en aborder d’autres. Ce sera aussi l’occasion de revoir ou préparer certains aspects de ce que nous étudions lors des stages avec Allen PIttman (Sagesse du Corps, Bagua et Xinxyi, lutte celtique) ou d’autres intervenants. j’essaierai de m’en tenir à un stage mensuel, même si les mois risquent vite de manquer de week-ends…

Intensif 1

Disparition d’Henri Plée

14954960936_c0903aacae_b

Henri Plée est parti voici près d’un mois, le 19 août dernier, et l’on a pu lire de nombreux hommages ici et là, à la mémoire de ce pionnier du Karaté en France. Je souhaitais ici lui rendre à mon tour un modeste hommage. Comme beaucoup de pratiquants, ses écrits ont eu une importance essentielle dans ma prise de conscience des différentes dimensions de la pratique martiale. Il a fait œuvre d’éveilleur pour des générations de pratiquants, et à travers ses chroniques dans les différentes revues spécialisées qui se sont succédées dans les kiosques, on peut suivre l’évolution d’un esprit avide de savoir, de vérité, toujours curieux, parfois irrévérencieux, malicieux ou franchement provocateur. De sa pratique, je ne peux rien dire car je ne l’ai pas connue. Mais sa façon de bousculer les dogmes, de titiller les certitudes et les croyances est immédiatement entrée en résonance avec ma propre éducation au doute, à la liberté d’esprit, au questionnement perpétuel ; je lisais récemment un commentaire (je ne sais plus de qui il émanait, que son auteur me pardonne…) sur Henri Plée disant qu’il avait sans doute crée autant de mystifications qu’il en avait levées…J’aime beaucoup ce commentaire, car il met en lumière son coté facétieux.  Ses chroniques, ses livres, sont des cartes de l’esprit aux reliefs foisonnants et hirsutes, où l’on se perd avec délectation, où l’on retrouve parfois son chemin au détour d’une page, pleins de notes de bas de page et de renvois qui sont autant de portes vers d’autres mondes, et l’on oscille entre totale confusion et satori matinal. On se prend à questionner toute notre pratique, tout notre rapport à ce continent tour à tour magnifique et hideux qu’est « les arts martiaux ». Tout devient expérimentation, tout est à redécouvrir, tout est à expérimenter, avec une seule injonction en définitive : être présent, être là. Je pourrai enfiler les perles sur des pages, mais ça ne servirait à rien. Je suppose que chacun a développé sa propre relation intime avec les textes d’Henri Plée, chacun a son histoire. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, mais cette rencontre m’a laissé une impression durable. Je m’étais finalement décidé à lui écrire car je savais qu’il répondait aux courriers. Et il a répondu. Nous avons échangé ainsi quelques lettres, moi sur le ton le plus révérant possible, en essayant d’avoir l’air intelligent (mais sans beaucoup d’illusions sur le stratagème), lui sur le ton qu’on lui connaît dans ses chroniques. Je crois savoir qu’il a ainsi entretenu une correspondance abondante avec de nombreuses personnes, et je suppose qu’à chacun, il a donné quelques clés personnelles pour avancer, à l’instar des maîtres informels qui ne sont d’aucune école mais les transcendent toutes. Il y a quelques années, il nous avait proposé de venir le rencontrer et nous sommes montés sur Paris, avec Allen Pittman. Il nous a reçu chez lui et nous avons passé une demi-journée hors du temps avec lui et son épouse. Moi, j’étais dans mes petits souliers, écoutant attentivement pour ne pas en perdre une miette. Quelques passes de savate avec le maître. En allant au restaurant, il me raconte quelques anecdotes sur ses débuts en Karaté, quand il avait pratiquement inventé le Karaté à partir d’un livre. Je reste sans voix. Il m’enjoint de ne jamais me cacher derrière mon maître, ou qui que ce soit d’autre d’ailleurs, de parler en mon nom et d’assumer tout seul mes paroles. Je le sais déjà mais ça me fait chaud au cœur. Il provoque un peu, moi le disciple, Allen aussi, pour sonder je suppose. Mais avec bienveillance. L’après midi se passe à parler. Il me dit que c’est un don qu’il nous fait de nous consacrer autant de temps, qu’à son âge chaque moment est précieux et nous invite à considérer ce fait. Oui bien sur chaque moment est précieux. Je le sais bien. Je l’oublie encore la plupart du temps mais je le sais : je l’ai lu dans un livre. Il raconte beaucoup. J’entends parler de Smith, de Draeger, de Oshima, et de bien d’autres. Il nous montre quelques unes de ses armes. Il me confie quelques documents annotés sur les étapes de l’éveil, que je conserve précieusement, évoque sa conversion à l’Islam avec un peu de malice à peine voilée. J’ai l’impression qu’il en allait pour lui des religions comme des styles martiaux : l’essentiel n’est ni dans les formes ni dans les dogmes… Allen et lui parlent soufisme. Je me tais. La soirée approche quand nous prenons congé. Je ne l’ai pas revu. Une ou deux lettres après et puis quelques nouvelles par Leo Tamaki. Je ne prétends en aucune manière l’avoir connu, mais je garde une immense gratitude pour ces moments qu’ils nous a offert, pour ces paroles bienveillantes et dérangeantes qui s’ancrent durablement et maturent dans le silence, pour remonter parfois à la faveur d’un autre satori matinal. Quelques mois après, mon ami Yann revient du Népal avec un Tankha qu’il a fait réaliser exprès pour moi par des artisans de Kathmandou. Un autre cadeau sans prix. Il est accroché près de mon lit depuis, et je me réveille chaque matin en regardant cet éléphant, ce moine, ce singe et ce lapin cheminer entre les flammes le long du chemin tortueux. Dans ma tête, les singes jouent déjà leur sarabande en dansant la Saint Gui. Je suis toujours sur le seuil du dessin, et encore du bout du pied… Une pensée chaleureuse et reconnaissante pour Henri où qu’il soit, ainsi que pour ses proches.

elephant-hokusai

Hokusai : l’éléphant…

« La transmission du Taijiquan »

 

 

978_2_85829_483_1_UNE_229_348_1338573460

 

 

Je relis actuellement l’ouvrage de Jose Carmona : La transmission du Taijiquan. Et je ne peux qu’en conseiller chaudement la lecture. C’est jusqu’ici le meilleur ouvrage sur l’histoire et les mutations historiques et techniques du Taijiquan que je connaisse en français. L’auteur est un authentique pratiquant, sinophone, à la longue expérience des styles modernes de Taiji, ainsi que des styles plus anciens. Son ouvrage confirme complètement les informations que j’ai pu échanger avec Allen Pittman au sujet des transformations techniques et pédagogiques des arts martiaux chinois, ainsi que la transformation progressives de leurs objectifs, au gré des vicissitudes politiques et des mutations culturelles de la Chine au Xxème siècle. Loin de dénigrer aux méthodes de Taiji contemporaines une incontestable valeur prophylactique, il présente ce que la pratique « ancienne » devait être, et le degré d’engagement et de dévouement qu’elle requerrait. Il égratigne sévèrement au passage les tenants d’un Taiji « magique », « spiritualiste », voire « miraculeux », qui sont légions aujourd’hui et contribuent à véhiculer une image tronquée du Taijiquan. Il dénonce également l’évolution « performative » du Taiji, ainsi que ses avatars sportifs, tout en reconnaissant la valeur du Sanda moderne dans l’acquisition d’un solide bagage combatif. C’est une entreprise de démythification salutaire, à laquelle il se livre ici, dont le Taijiquan sort paradoxalement grandi. Il donne à voir la profondeur et la pluralité d’une pratique, qui se passe très bien des délires mystico-gélatineux, une pratique « conviviale » dont on découvre la profondeur dans son corps, riche d’un héritage conceptuelle, poétique, et pratique tout à la fois. Il rétablit aussi la dimension ardue, éprouvante du Taijquan, et le degré d’autonomie qu’il exige. Cette notion d’autonomie est particulièrement fondamentale pour qui veut entrer sincèrement dans une pratique « traditionnelle », quelle qu’elle soit. Elle inclue, à mon sens, outre une pratique quotidienne, solitaire, diligente et intelligente, une autonomie intellectuelle, un travail de recherche, de questionnement, voire de remise en cause des « doctrines » véhiculées par les Taiji d ‘école. Il est rare de rencontrer des pratiquants possédant cette autonomie. Il est rare aussi de rencontrer des professeurs ayant bénéficié eux-mêmes de cette transmission conviviale, « hands on » (je ne trouve pas l’équivalent en français »… de personne à personne…?), et à même de transmettre à leur tour sans verser dans un enseignement  normatif et mercantile. Rare enfin de voir réuni dans la même personne une exigence et une indépendance intellectuelle, doublée d’une grande culture. Ce genre de personnes, quand elle sortent de l’ombre, suscite forcément des grincements de dents… mais c’est tout à leur honneur.