Art martiaux dramatiques…

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Quelques jours après le retour du dernier Taikai à Paris, et de la 8 ème NAMT, au théâtre de la Madeleine. L’année dernière, j’avais publié un article sur la NAMT, où j’essayais d’élucider quelques uns de mes ressentis après cet événement. Je l’avais ensuite retiré car je n’en étais pas satisfait. Cette année, Leo Tamaki m’avait proposé de commenter cette soirée, et je dois dire que j’en étais ravi : d’abord pour la confiance qu’il me témoignait par cette proposition, parce que le lieu, le prestigieux théâtre de la Madeleine, valait la peine à lui seul d’être vu, et senti « de l’intérieur », et enfin parce que j’y voyais une occasion de préciser un peu les sentiments mêlés qui m’agitaient l’année passée. Cette 8ème édition a vraisemblablement été un grand succès, et c’est un grand plaisir d’avoir pu y participer à mon échelle. Je dois dire que j’étais un peu dans mes petits souliers, plus impressionné que j’aurais cru, et je m’en suis tenu à une présentation sobre et concise. Je ne vais pas livrer ici mes opinions personnelles sur telle ou telle démonstration, ce n’est pas l’objet de cet article. Je livre donc l’état de mes réflexions sur le sujet, en m’excusant par avance si cela est un peu décousu. Je précise aussi qu’il s’agit que d’un essai de défrichage d’un sujet passionnant sur lequel d’autres ont écrit bien mieux et plus profondément que moi. Je suis conscient que ni les arts martiaux, ni le théâtre ne sont réductibles aux descriptions que j’en fais ici.

 

Théâtre et démonstration.

Jamais auparavant la dimension théâtrale des arts martiaux dits « traditionnels » ne m’avait frappé avec autant de force. Bien sur, cet aspect est accentué par le fait qu’il s’agit justement de « mettre en scène » un art martial, il est donc logique que les démonstrateurs se posent les questions qui se posent aux metteurs en scène : comment rendre compte, être vrai, être « lisible », comment gérer timing, espace, rythme, lumière, etc… Il est aussi par conséquent assez aisé de lire à travers la mise en scène que chaque enseignant fait de lui-même et de la discipline qu’il démontre, l’image qu’il souhaite en donner, et peut-être aussi, l’image idéale qu’il s’en fait lui-même. Bien sur, il n’est jamais très bon que l’attention de l’audience soit plus attirée par les ficelles, ou distraite par les « ratés » que par la scène elle-même… Cependant, ce n’est pas de cette théâtralité là que j’essaie de parler ici. Il s’agit de l’aspect intrinsèquement théâtral de la pratique.

La théâtralité des arts martiaux.

Ce qui m’est apparu à l’occasion de la NAMT, c’est la dimension théâtrale intrinsèque de l’art martial. A moins d’être dans une situation « réelle » ou sur un ring, l’entraînement martial est basé sur un dialogue scénarisé, pré-arrangé, entre deux (la plupart du temps) « adversaires » qui sont d’accord sur les modalités du dialogue. La douceur ou l’intensité du dialogue en question ne changent rien à la théâtralité de l’échange. En revanche, l’effet sur les protagonistes, et mêmes sur les spectateurs, ne sera pas de même nature selon les sentiments ou émotions qui les animent. Quand on travaille sur une scène au théâtre, on explore différents états émotionnels, différents rythmes, différents états physiques. Pour une même scène, on peut choisir d’étirer ou de contracter le temps et l’espace, de même la couleur globale de la scène, sa mise en lumière, vont induire chaque fois autant d’états différents chez les acteurs, et aussi chez le spectateur.. les deux n’étant pas forcément de même teneur d’ailleurs, et c’est un des grands mystères… Le choix revient au metteur en scène/ maître en fonction de ce qu’il (ou la tradition) pense « être le théâtre » ou « être l’art martial ». Il est intéressant de noter que si certaines écoles cherchent à induire une transformation durable de la psychologie par une sollicitation répétée et pressurisée de la « combativité » (je laisserai chacun remplacer par le terme qui lui paraît plus adéquat), d’autres mettent l’accent sur l’acquisition d’un état d’esprit « d’indifférence » (même chose : remplacer par le mot qui convient), mâtiné « d’ ainsité » taoïste. D’autres encore cherchent à atteindre le « sans goût sans forme », etc…Aucun jugement de valeur personnelle dans cette liste, toutes sont valables et complémentaires à mes yeux…tout est question d’objectif et de conscience).

Si l’on s’en tient à une définition simple du théâtre, on peut dire qu’il s’agit de la représentation d’un drame. Qu’est ce qu’une démonstration d’arts martiaux sinon la représentation d’un drame ? Bien sûr, le kata contient aussi une somme d’informations sur la tactique, l’angulation, le timing, le regard, l’état émotionnel, etc, mais pour celui qui le « joue » (oui je sais le kata n’est pas un jeu, c’est sérieux…), il s’agit toujours d’une interprétation… que les indications et clés soient données par un maître ou par un metteur en scène.

Cet aspect d’interprétation du kata (dans tous les sens du terme), ou plus globalement la dramaturgie intrinsèque de l’art martial saute aux yeux dès lors qu’elle intervient sur une scène de théâtre : rapport frontal, lumière, disposition du public, coulisses, espace, couleurs, rythme, etc… Dès lors, la question qui pourrait se poser serait : qu’est ce qu’une bonne démonstration d’art martial…comment rendre hommage aux particularités de son école, sans sacrifier aux exigences propres de l’art de la scène…

Après la 7ème NAMT :

Dès le début du spectacle, après la magnifique prestation de Paris Taiko Ensemble, un sentiment étrange apparaît, qui ne me quitte qu’après une nuit de sommeil. Une sorte de malaise persistant. Mais il y a autre chose… quelque chose de plus personnel, d’intime qui met du temps à prendre forme. Et il me faut un peu de temps pour parvenir à mettre des mots sur ces pensées diffuses qui ne me laissent pas de répit. Avec un peu de recul, je crois que le fait que l’événement se tienne dans un théâtre n’est pas étranger à cette sensation. La proximité du public avec les démonstrateurs est une excellente chose et nous pouvons vivre avec eux la démonstration, voir leurs yeux et tous les petits détails techniques qui caractérisent les « styles » et les professeurs. La scène de théâtre est aussi un révélateur en creux de toutes les détails que l’on cherche à cacher. Je ne parle pas ici des imperfections techniques, des ratés ou petits incidents qui émaillent les démonstrations, ni même de l’émotion manifeste de certains démonstrateurs. Quiconque a été sur scène ou simplement exposé comme on l’est sur une scène connaît cette solitude et cette montée en vagues d’émotions fortes. Certains s’en sortent avec le flegme que procurent l’habitude et la confiance. Tout cela est émouvant et contribue à « humaniser » la performance. Alors de quoi s’agit-il ? Ne s’agit-il pas simplement de présenter un art traditionnel ? Dans sa diversité, ses potentialités, sa beauté, ses particularités ? Pourquoi ce sentiment de théâtre justement ? Pourquoi cette impression diffuse que quelque chose ne va pas ? Pourquoi cette impression que les disciplines peuvent perdre autant qu’elles peuvent gagner à ce jeu de la démonstration ? Est-ce parce que tout ce qui fait leur profonde valeur est justement ce qui ne peut se voir ? La transformation des êtres ? Les mouvements cachés ? Tout ce qui demeure sous les replis des vêtements ou dans les fibres des muscles, dans l’incarnation de principes ? Le mouvement interne des émotions contenues ? Est-ça la qualité des intervenants ? Et qui suis-je pour me permettre de juger cela ? D’où est ce que je parle ?

 

 

Pourquoi la seule démonstration qui me transporte, avec les Taiko du Paris Taiko Ensemble, est celle de Ellis Amdur et son Araki-Ryu et Toda-Ha-Buko Ryu ? Ce n’est pas que la pratique de Ellis Amdur me paraisse nécessairement meilleure, ou « plus efficace » ou quoi que ce soit ? Ni un jugement de valeur sur la pratique des autres (je dois cependant reconnaître que certaines pratiques démontrées ne me parlent pas du tout…) Alors pourquoi ? Quel est le plus ?

 

Puisque nous sommes dans un théâtre, j’ai du mal à voir ce qui est proposé autrement que par le prisme du théâtre, ou disons la performance publique. Je sais pourtant que les arts martiaux ne sont pas que ça, voire qu’ils ne sont pas DU TOUT ça…Qu’est ce qui distingue alors la démonstration d’Ellis Amdur ? Je cherche mes mots pendant longtemps et dois y revenir à plusieurs reprises.

 

Il me semble que sa différence tient à la fois de la nature de ce qu’il présente et de l’incarnation qu’il en fait. Je dis « incarner » à dessein : un verbe qui possède deux acceptions bien différentes, bien que proches en apparence : on incarne un rôle, on « joue » un rôle, c’est le sens le plus courant, qui suppose une distinction entre le sujet et le rôle qu’il « joue ». . Dans un cas, l’on endosse un costume et une forme extérieure, un « personnage », un « rôle », que l’on tente d’interpréter selon les critères subjectifs de la « tradition » à laquelle on se rattache (il ne s’agit pas ici de questionner « l’authenticité » desdites traditions, leur historicité, ni la proportion de fantasmes que l’on y projette ; on sait que la plupart des « traditions » possèdent une forte dimension « fabriquée », d’aucun diraient que c’est le propre d’une tradition vivante, que de se réinventer…et je partage cette vue, la question demeurant : « comment » et « pourquoi » Fin de la longue parenthèse).

 

Mais incarner signifie aussi « donner une existence concrète à une valeur abstraite »

Il y a là une portée épiphanique, l’incarnation transcende alors le cadre culturel, transcende le lieu, les formes, et s’adresse à ce qu’il y a de plus fondamental dans l’être humain, quelque chose qui tient du mystère, qui révèle ce qui est caché, touche au plus profond de l’être, et qui prend vie dans la chair, dans le corps. On pourrait dire que je joue sur les mots, mais beaucoup ont ressenti cela il me semble, devant la « performance » d’Ellis Amdur…quelque chose d’inhabituel, qui fait dresser les cheveux, ces cris animaux qui montent du centre…et vont au centre…cette suspension effrayante qui met presque mal à l’aise… quelque chose qui s’adresse à des zones de soi qui précèdent la pensée, quelque chose de « reptilien » diraient certains. Rien à voir avec l’esthétisme froid, la « beauté du geste » la « maîtrise » et la théâtralité qui sont souvent associés aux arts martiaux, à tort ou à raison… Quelque chose qui tient à la nature guerrière de ce qui est présenté, quelque chose dont la beauté n’est pas l’essence, mais dont une beauté hors norme se dégage : une pratique qui a manifestement le potentiel de « transformer » celui qui s’y adonne, en meilleur ou pire, sans doute les deux en même temps, comme le souligne Ellis le lendemain lors de l’Aiki Taikai. Ellis rappelle aussi qu’il ne s’agit pas d’une transe, car l’homme doit rester en permanence en possession de lui-même, particulièrement dans le combat (c’est ce que j’ai compris en tout cas…). A l’instar du théâtre, où la proportion de « possession » qu’un acteur doit accepter pour « incarner » un personnage est un des plus vieux sujets de débat… Je n’irai pas plus loin dans l’interprétation de ce qui est révélé là : cela appartient à chacun et pour ma part, équivaudrait à amoindrir la puissance du « mystère »…

Une fonction que le théâtre partage avec le rituel, c’est de favoriser l ‘émergence d’une lucidité, d’une hyper réceptivité, d’une hyper sensibilité à soi et au monde. Jusqu’au théâtre moderne, le théâtre EST rituel, puis il devient existentiel, ce qui revient peut être au même… C’est un moment à part, hors du temps séculier, où l’homme se considère lui-même dans sa condition la plus essentielle. Cela vaut pour l’acteur comme pour le spectateur, en principe. De même, me semble-t-il, l’importante dimension rituelle de l’art martial « traditionnel » répond à la même fonction. Dans tous les cas, le rituel demande à être (re)vécu de l’intérieur, aucune procuration n’est possible, c’est la dimension initiatique. Dans tous les cas aussi, le danger de devenir une coquille vide n’est jamais loin. En introduisant un troisième élément dans l’équation (le spectateur, qui est bien souvent aussi consommateur), la démonstration modifie le paradigme. C’est forcément casse-gueule…et le pathos n’est jamais loin.

Qu’est ce qui définit donc la qualité ? Une question que je laisse en suspens…en me souvenant de l’étrange livre de Robert Pirsig « Le zen et l’entretien des motocyclettes » lu il y a bien longtemps…

 

Il ne s’agit ici, comme je l’ai écrit plus haut, que de quelques idées un peu éparpillées sur ces sujets.

J’ai bien conscience de n’avoir répondu à rien, d’aucun diraient que je n’ai fait qu’enfoncer des portes ouvertes, ou brasser de l’air. Ça me va.

Au bout du compte, il me reste deux questions en suspens : l’une concerne la capacité de transformation de l’art martial et du théâtre. Ces deux arts (ou pratiques) sont réputés transformer l’être en profondeur, lui ouvrir les portes d’une conscience plus aiguë du monde et de soi. Le théâtre est un spectacle mais peut aussi être une expérience esthétique, intellectuelle, spirituelle propre à ébranler la conscience de celui qui y participe. La veille de la dernière NAMT, j’étais au Théâtre des Bouffes du Nord, pour la pièce ‘The valley of astonishment », mis en scène par Peter Brooke. Au delà de l’immense maîtrise de Brooke de la mise en scène, de l’épure de la dramaturgie et du jeu magnifique des acteurs, le thème lui-même « la synesthésie », rendaient un écho assourdissant aux questionnements évoqués plus haut. Nous sommes submergés de spectacle, d’images, et nous sommes la plupart du temps dans un état de torpeur indifférente et un peu critique à ce que nous voyons. C’ est comme ça. Internet, la TV. L’abondance, la surabondance. Et pourtant parfois, nous sommes touchés en plein cœur, ou au moins émus. Et c’est rarement le clinquant, le grandiose et l’emphatique qui font mouche.

(to be continued…)

3 commentaires sur « Art martiaux dramatiques… »

  1. Cela ne vaut peut être pas grand chose, mais je suis très touché par cet article, j’en suis rendu a peu près au même état de réflexion sur l’impératif d’immédiateté inhérent aux deux pratiques (qui n’est peut être rien d’autre que le flow décrit en psychologie positive : http://hacking-social.com/2015/03/03/le-bonheur-nest-pas-celui-quon-nous-vend-la-preuve-par-le-flow/ ), mais l’idée de la transformation psychologique par la pratique martial me pose nombre de questions. Notamment l’état d’esprit du combattant, qui me semble extrêmement proche de celui du comédien en terme de sensibilité, mais peut être pas en terme d’intériorisation, de captation de ce sensible….

  2. Bonjour. Il y a une pièce de P. Brook dont le thème est la synesthésie? C’est un sujet qui m’intéresse. Il est la croisée de beaucoup d’univers. J’en ai croisé un certain nombre dans le milieu des artistes (j’ai travaillé 30 ans dans un conservatoire). Je le suis quelque peu aussi (basique), mais les pratiques Taoïstes ont entretenu visiblement le fait. (inné ou acquis , ou les 2 le débat reste ouvert). Vincent Mignerot , par ailleurs collapsologue atypique, a écrit un livre curieux sur ces facultés ( Synesthesie et probabilité conditionnelle). A citer aussi les travaux cliniques et therapeutiques de Ramachandran sur les amputés. Il est lui même « synesthete ». Et , entre autre chose, il y aurait beaucoup de choses à dire et à expérimenter entre théâtralité et corporalité, théâtre et pratiques martiales (surtout intériorisées à condition de ne pas tomber dans le mystico-gélatineux et se laisser perdre dans les attentes exotiques et confuses de certains publics artistiques…mais tellement sympa!)

    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire ! Si ma mémoire est bonne, car cela remonte déjà à quelques années, le spectacle de P. Brook s’appelait : The Valley of Astonishment…un spectacle qui a laissé une empreinte durable sur moi..;comme tout ce que fait P. brook. J’ai d’ailleurs eu la chance de participer à un stage intensif d’une semaine avec un de ses acteurs « fétiches », Yoshi Oida, qui m’avait également bien remué ! Merci pour votre intérêt. Erwan

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